L'Orient Eternel et Après   -A.B. -




  L’Orient Eternel Et après !   

 - A.B. -

    «  Longtemps je me suis endormi de bonne heure » .Ainsi  commence « À la Recherche du Temps Perdu ». Initiatique, concise et apparemment banale, cette phrase annonce le déroulé d’une pensée tortueuse et raffinée.

Prenant le risque de plagier Marcel Proust, je vous propose ceci : «  Longtemps j’ai parcouru le MONDE à l’envers ». En effet les grands quotidiens français cachent, dans leur avant - dernière page, les notices  nécrologiques .Elles nous renseignent sur la sociologie de leurs défunts lecteurs, leurs idéologies ou celles de leurs proches.
Plusieurs  d’entre elles restent sobres, révélant les circonstances de la longue et douloureuse maladie. Nous échappons rarement à l’âge du capitaine, annonçant sa longévité  de façon quasi triomphante.

Plus original, ce technicien de l’aéronautique laissera écrire « qu’il s’est envolé vers un monde meilleur ».

Très souvent, il est fait mention du  caractère religieux du quidam « qui a été rappelé par dieu et  est dans la paix du seigneur ».

Et puis de temps en temps, au détour, une formule obscure et pittoresque. Monsieur, jamais une Madame, indique « qu’il est passé à l’Orient Eternel  ».  Qu’est-ce  à dire ?

 Autre interrogation plus mondaine : Pourquoi certains au moment de leur décès, tiennent-ils à passer de leur discrétion habituelle à cette forme d’extériorisation ultime ?  Souci de se singulariser au –delà de leur mort, de dire enfin à tous le secret qui les maintenait hors du champ des profanes, montrer leur accès à une connaissance particulière et à une maitrise jusque dans leur mort ?

Autant dans les formulations à connotation religieuse, le mode passif est souligné : « A été rappelé par dieu »,  autant le F : .M : vivrait sa mort sur un mode actif : «  Il est passé à l’Orient Eternel ( abréV. O.E » .

Le premier se confond avec l’humilité du pêcheur qui se soumet à la volonté du seigneur ; le second manifeste son libre arbitre et le caractère volontaire de son  choix ,comme s’il lui appartenait de décider du moment de rejoindre l’O.  . A mes yeux, l’un et l’autre se trompent, le premier sur l’existence d’une instance supérieure, l’autre sur sa capacité à choisir son heure. La question du suicide ou de la mort assistée est une autre question.

Pour le premier, accepter d’être dans une position passive est légitimé par une vie soutenue par la foi et l’espérance .Après avoir été rappelé par dieu, il atteindra le paradis via les limbes ou le purgatoire.

Le second le plus souvent agnostique  voire athée, met son espoir et sa volonté au service de la raison, de la compréhension du monde et de lui-même. «  Ni dieu, ni maître » proclament certains, sauf qu’au moment de sauter le pas, leur avis ne sera pas demandé.

La mort survient dans toute sa brutalité innommable ou au terme d’un long processus d’épuisement de toutes les ressources vitales. De là, il conviendrait de mesurer la place de l’inconscient et de ses avatars dans le moment de cette fin (principe de plaisir, libido, pulsion de mort). Je ne développerai pas non plus ici cette hypothèse.

De façon plus irrévérencieuse, on pourrait interroger  sur ce passif et cet actif :

Notre technicien naïf a choisi, à fond les manettes, de « s’envoler vers un monde meilleur » en  s’exposant à devoir soutenir  post - mortem une position ambigüe voire contradictoire. En effet à la fois il met sa confiance dans la technique la plus aboutie et  exprime le souhait de se rendre vers un monde meilleur qui fleure l’espérance et un au –delà habité.  Par qui ? Je me le demande.

Le chrétien s’abandonne à dieu. Celui-ci est mystère. Il lui appartient de déterminer l’heure et les conditions du rappel de l’impétrant .In fine, à dieu d’assurer le transfert.

Le croyant musulman s’en ira rejoindre le paradis et ses vierges. Peut-être, musulman high-tech empruntera –t-il un tapis volant de prière branché sur la Mecque ainsi qu’on les trouve désormais dans les bonnes maisons.

Nous laisserons  bien évidemment aux bouddhistes le soin de se servir dans leur approche du Petit ou du Grand Véhicule.

Quant à notre Franc Maçon  qui a délibérément choisi de passer à l’O :. E :. , on peut laisser libre cours à nos fantasmes. Tel  Batman en habit de lumière fera-t-il une circonvolution terrestre supplémentaire pour finir son parcours ; il pourrait aussi, ceint de tous ses décors, se mettre en position géostationnaire en attendant le passage de l’O :. – Express ! Nul ne le sait .Ce qui est certain, c’est qu’en signifiant que, lui F:. M :.,  passe  à l’O :. E :. , il s’inscrit à la fois dans une dimension géomagnétique déterminée, fût-elle symbolique et dans une éternité qui flirte  avec le religieux.

Avant d’aller plus loin et de tenter de percer le mystère de cet O :. E :., interrogeons- nous sur la fatuité de cette maitrise dans l’insaisissable de ce moment unique.

MONTAIGNE s’est tué à le dire : «La mort ne nous concerne ni mort, ni vif : vif, parce que vous êtes ; mort, parce que vous n’êtes plus ». Il dresse un mur infranchissable entre « être «  et « n’être plus », ce réel de la mort qui, par définition, est indicible.

De façon plus contemporaine , Elfried JELINEK prix Nobel de Littérature 2004   dans son roman «  Enfants des morts »   ouvre un autre horizon . Elle écrit «  Nous sommes de simples ébauches de morts et à notre propre mort seulement nous sommes finis et d’autres  peuvent  se faire alors une image de nous ». Quelques pensées me sont venues à l’esprit, oserais –je dire.

MONTAIGNE définit la mort par « ne plus être » .Pourquoi ce « ne plus être » ou plutôt ces myriades de « n’être plus » qui nous ont précédé ou qui nous suiveront devraient –t-ils se retrouver tous ensemble dans  un lieu symbolique mais clairement identifié comme l’O.E ?  

Quel sens cela peut il avoir ?

JELINEK nous violente et nous rabat le caquet :

«  Nous sommes de simples ébauches de mort », ébauche étant entendu comme  résultat de l’émondage d’un objet en ces débuts Ébaucher, c’est commencer un geste, un mouvement sans l’exécuter jusqu’au bout. Cette vérité – là est difficile à entendre même si nous la mesurons à l’aune d’un pessimisme philosophique radical et existentiel. Si nous la confrontons, cette vérité, à la réalité biologique, elle n’a plus de connotation sensible. Elle est !

Quand notre organisme fonctionne bien, le renouvellement des cellules, la plasticité des réseaux d’information, les échanges endocriniens, la force du sang circulant ne sont possible que s’il existe une mort programmée des acteurs du système. Ici il ne peut y avoir d’actif ou de passif. Au seul prix d’une comptabilité équilibrée à somme nulle, nous lui devons notre survie. Ici pas d’échappatoire : pas de dette, pas d’excédent, pas de bulle, sauf  de façon très transitoire quand notre organisme agressé (traumatisme, infestation microbienne ou virale) met en place tous ses systèmes défensifs.

Si, pour des raisons encore  méconnues, le suicide programmé des cellules, savamment appelée APOPTOSE, ne s’effectue pas, nous voilà assujettis à un phénomène inéluctable. À terme, et dans ce cas précis, la vie, génétiquement modifiée, l’emporte  sur l’individu. Tous ceux qui sont confrontés à cette entité vague désignée sous le nom  de cancer sont les porteurs de cet excès de vie liée à la suspension ou à l’arrêt du suicide programmée des cellules. Nous voilà donc amenés dans notre propre chair à soutenir cette  entité paradoxale.

En dehors de cette modalité de mort partagée et redoutée par beaucoup, tout individu dès sa naissance est porteur des causes de sa déchéance, de son vieillissement et de sa mort.    « Nous sommes donc bien des ébauches de mort ».

« C’est seulement à notre propre mort que nous sommes finis ».

L’auteure a joué ici sur les mots : « Fini »   renvoie à la finition d’un objet, d’un projet, voire à la mise en œuvre de sa  perfection  et  « Fini  »  comme mort. Ainsi l’adjectif « Fini » devient polysémique. Un seul signifié : «  Fini » et au moins 2 signifiants : « Fini » comme aboutissement  d’un projet et « Fini » comme mort.

 Cette contraction en deux syllabes nous invite à  considérer que c’est au moment précis de notre fin que nous pourrions toucher aux limites de ce qui est perfectible en nous. La résolution de toutes nos potentialités et contradictions se ferait dans  une sorte de mouvement ultime. Toutes nos capacités seraient mobilisées pour achever notre image, celle  « qu’enfin d’autres que nous pourront se faire de nous ».
 
 Image ou tableau ? Dans un dernier sursaut nous  voudrions y mettre une dernière touche. Finir comme l’on dit en beauté, mais ce dernier coup de pinceau viendra effacer le dessi(ei)n  de notre vie, s’écrivant comme vous l’entendez !

Il n’y a pas à s’indigner de cet ultime mise en acte à notre corps défendant. La finition  ne peut s’articuler ici  qu’avec la finitude. Etre fini, c’est mourir et comme le disait Alphonse ALLAIS, « Mourir, c’est vraiment un manque de savoir vivre ».

Et la franc - maçonnerie dans tout cela, me direz vous ? Elle nous prépare à nous confronter à ce moment.

 Même volontairement distanciée, elle  reste un guide dans ma démarche. Comment ne pas se souvenir des temps forts de la vie maçonnique (passage sous le bandeau, initiation, élévation, exaltation) ? Chaque étape  parle de mort et de naissance, d’un passage d’un état à un autre. Toutes ces étapes  viennent, à point nomme, nous éclairer sur les épreuves qui nous attendent et qui nous permettront de recevoir la lumière.

Au plus près de cette thématique, l’initiation commence dans le cabinet de réflexion  avec tous ses symboles : le silence, le dépouillement des métaux, le sablier, le crâne humain sur lequel le profane peut lire ces mots : «  J’étais ce que tu es, tu seras ce que je suis ». Enfin la rédaction du testament philosophique : aussitôt écrit, aussitôt lu, aussitôt consumé. C’est un testament mort –né.

 Je m’en suis tenu ici au grade de l’apprenti. Chaque maître retrouvera par ailleurs ce qu’il peut associer à la mort lors de son élévation au grade de compagnon et de son exaltation à celui de maître. Ces symboles de vie et de mort  aboutissent à la purification. Ils sont les « témoins psychiques » permettant de relier les vivants et les morts. Ils constituent un lien puissant s’exprimant par une  chaîne ininterrompue entre les maîtres passés à l’O :. E : .  et  le profane qui aspire à reprendre le flambeau.

Ainsi toutes les initiations commencent par une mort qui est le début d’un chemin s’ouvrant sur le mystère. C’est ce qui va permettre à l’initié son propre dépassement : l’apprenti découvrira que, s’il veut trouver sa propre vérité, il lui faudra chercher à travers ses morts symboliques sa propre lumière et chasser ses ombres.

Quant au maître, il ne retournera à la terre que pour revenir à la lumière en attendant d’autres épreuves .Celles–ci plus réelles que symboliques  le confronteront à sa propre mort et son exit du champ terrestre. Au terme de leur démarche,  les initiés ne devraient plus  craindre  la mort .Le Maître Soufi ATTAR disait : «  Le seul remède contre la mort et de la peur qu’elle engendre, c’est de la regarder en face ».

 Attardons – nous enfin sur cet O : . E : .  et  le terme de passage pour le rejoindre. Comment les définir ?

Le nom d’O : . évoque  dans l’imaginaire et la symbolique tout ce qui lui est attribué par projection tant sur le plan de la représentation  que sur celui des mythes, religions et pensées philosophiques dans une sorte de fatras ésotérique.

L’Orient  peut  être conçu comme la source et l’origine de la lumière .Il est ce qui nous donne vie .Tout le monde voudrait trouver son O : .  L’O : . jouerait donc, dans la vie spirituelle, le rôle de pôle magnétique terrestre qui attire l’aiguille de la boussole et vers lequel on s’oriente. L’O : .nous permettrait de nous lever, de nous donner sa lumière et de la diffuser. En effet les travaux de L : . placés, sous l’égide du V : .  M : . siégeant à l’O : . se déroulent  du midi plein, en pleine lumière pour s’achever à minuit plein, au cœur des ténèbres.

Inversement pour les orientaux, les vertus attribués à l’O : . le sont à l’Occident ; ainsi pour certains bouddhistes , l‘ Occident est le royaume du Bouddha rouge, Amitabha , le protecteur des morts ; il en était de même pour les égyptiens ,l’Occident étant le deuxième monde qu’ils visitaient après leur mort . Leurs itinéraires étaient codifiés  dans le « Livre de la Salle Cachée » ou   « Livre d’AMDOUAT ».

Donc qu’il soit d’Orient ou d’Occident, l’esprit des morts s’oriente vers son opposé magnétique .Leur passage par cet opposé est la marque de leur renaissance vers un monde meilleur. Il oublie sans doute pour des raisons climatiques le Nord et le Sud, considérés déjà comme sous - développés sur le plan culturel et spirituel.

Quant au passage ou de la formule « est passé », que peut –on en dire ?

« Est passé » suppose un trajet d’un point  à un autre. Ici le sujet est passé de sa position de sujet –via le passage -à un lieu symbolique. Il est notamment passé d’un état  de sujet individuel à un grand Tout défini par son orientation géomagnétique et par son caractère d’éternité.

Il est un sujet empruntant un passage au cours duquel il se transformerait en fusionnant avec un Tout qui rassemble toutes les S :. et tous les Fr : . de toute origine et de toute époque. Espérons  que cet O : . E : . soit mixte créant ainsi une L : . Éternelle et idéale.

Il faut reconnaître que cette fin de voyage initiatique n’est contrariée par aucune exclusive  et retard : limbe, purgatoire. Tout M : .  pourra  y accéder, sans couvreur, mot de passe, secret ou de semestre. L’entrée en sera gratuite, mais réservé aux seuls M :.    Quelle prétention élitiste !

 Enfin trois remarques sur le passage et  l’éternité : 
  •  Sur la nature du passage :
Dans le monde réel, un passage est un lieu défini par son caractère fonctionnel, souvent étroit et difficulteux, parfois privé, authentifié par son usage fréquent et les traces laissées par ses usagers. Le pas est sa mesure, la répétition de celui -ci  sa sauvegarde. Il nous guide et nous aide à franchir des obstacles pour ceux qui en connaissent les arcanes ; dans le cas qui nous occupe, il y  aurait un passage obligé en dehors duquel il n’y aurait pas de salut M: .  post - mortem.
  •  Sur la fonction du passage :
Elle est ici de passer, comme nous l’avons déjà dit, d’un état à un autre, d’un  petit Un à un grand TOUT. Par quel mystère ? Seules des  images ou des métaphores pourraient permettre de s’en approcher : transformation,  sublimation évoquant l’alchimie appliquée à notre entité mortelle .Peut-on ici évoquer le terme de «  subsumption » qui est la possibilité de penser un objet ou toute autre entité  comme appartenant à un ensemble ? Dans la démarche maçonnique, nous pourrions être dans un cheminement identique. La transformation alchimique appliquée à tous  les Uns construirait un TOUT orienté et éternel.

  • La notion d’éternité est enfin à questionner :
  Plus terre à terre,  le calendrier M: . se définit par rapport à la datation biblique. Cela commence en – 4000 avant notre ère, ça perdure vulgairement en 6012. Quel sens donner à cette éternité quand la F : . M : .naît au début du dix huitième siècle ?

 Il faudrait admettre que, de toute éternité, des Fr : .et des S : .potentiels  eussent existés sous la  forme d’éons. Étudiés par les gnostiques, ces éons seraient des entités abstraites et éternelles, émanation d’un bon principe  (Sagesse, Raison, Prudence). Ils constitueraient une puissance éternelle exerçant par leur action, les volontés d’un Être suprême. Tous ces éons, êtres et choses, seraient un jour reliés entre eux et en harmonie avec la totalité de l’Univers.     Cela ressemble étrangement  à  l’O : . E : . et aux propos  du scientifique de l’Institut Max Planck rapportés par notre Fr :. Y.

Très concrètement,   que laisserons nous comme traces de notre temps passé sur la terre, infime partie d’un univers en continuelle expansion ?  Quelles qualités  personnelles aurions- nous  à défendre, confondus à tous ces  milliards d’individus morts et à venir ? Rien ou si peu, et  encore seulement le temps de la mémoire de ceux qui nous ont connus .Pour les futures  générations, nous ne serons plus  que des ombres, une photo floue et innommée, une signature au bas d’un contrat.

En conclusion, cette formulation de « passage à l’O : .E : .  »  attachée à la Maçonnerie contemporaine  n’est donc pour moi qu’une image, peu inventive et profondément ancrée dans le système des valeurs de notre civilisation occidentale et chrétienne. Je respecte trop les croyants de toute religion ou obédience pour qu’ils ne m’accordent pas  en retour ma liberté de penser : cette formule nécrologique de « passage à l’O : . E :. »   n’a  aucune pertinence à mes yeux.

Vif  je suis ; Mort, un autre que moi le constatera.
Point D’O : .  Point d’Éternel.
Nul passage.

Basta  qui ! Comme disent les corses.  The end !  et  Rideau !

Cette planche aurait pu se terminer  sur ces trois exclamations, si je n’avais entendu Jean –Louis TRINTIGNANT lors de la remise du prix du Festival de CANNES 2012 (27 mai) citer Jacques PRÉVERT à propos du film « AMOUR » de Michael Hanecke  :

«  Et si on essayait d’être heureux, ne serait - ce que pour donner l’exemple » ?

A.B