CULTURE  

LE HAIKU

                               - Ly

Qui est allé dans la lune en premier, les astronautes américains, ou le poète japonais qui , en regardant le ciel, a tracé en 3 vers un bref éclair d’éternité ?

« Le voleur a tout pris
Sauf la lune
A la fenêtre »

écrit Ryôkan, un des grands auteurs de haïkus du 19° siècle.

Le haïku se goûte, et ne s’explique pas , disent les puristes qui ont décrété qu’un éclair ne se déplie pas. Soit : vouloir tout saisir, tout analyser, risque fort de tuer la poésie.  Pourtant , comment comprendre , partager ,  ce goût pour ce petit poème sans la curiosité du «  pourquoi ? ».

En Asie, en Europe, en Afrique, en Amérique du Nord,  cette écriture fragmentaire semble faire toujours davantage d’adeptes sur son chemin……   

Le mot «  haïku » date du 20° siècle . A l’origine, il y avait le haïkai, ou hokku.  Le mot «  haïkai » pouvait désigner une drôlerie, une plaisanterie. En ses lointains commencements au 10° siècle au Japon, le haïkai était une poésie comique de délassement- poésie érotique, populaire, jeux de cours , ou jeux de salon.   Elle a connu son apogée avec Senryu , et s’est poursuivie à travers le temps.

 
«  Salutations, courbettes

Du chignon rond
Tombe un grêlon »

  Kobayashi Issa

« Avec cette bouche
Qui a croqué une puce
Je chante le Bouddha »

         Kobayashi Issa

En l’honneur du maître, on nomme ces haïkus des senryu, ou haïku-senryu.
Bashô
Puis à partir du 17° siècle, grâce au poète adepte du zen Matsuo Munefusa, dit Bashô, une autre lignée de ce qu’on appelle maintenant le haïku s’est établie, et s’est codifiée. C’est à Bashô que l’on attribue la pratique de la fragmentation du poème lié, appelé tanka : 5/7/5 syllabes, puis 7 et 7 syllabes. Le haïkai ou hokku est le nom donné au chaînon isolé ( 5/7/5 syllabes) détaché du tanka. Bien après Bashô, Shiki ( fin 19° siècle)donne un nom à ce chaînon isolé : haïku.

I.   Ses principaux codes :

1. La conscience de l’homme dans la nature , dans le rythme des saisons. Se conformer aux usages saisonniers, c’est faire partie de l’univers, être soutenu par la nature . La religion au Japon signifie plus harmonie et esthétique que préceptes.  Il y a donc idéalement un mot en référence à une saison , appelé « kigo ». Et aussi l’existence d’un mot de césure qui coupe le poème après le 1° ou avant le dernier vers.
  Exemple d’un haïkiste contemporain sur le thème du sport, largement éloigné des origines japonaises classiques, mais qui illustre parfaitement pour une oreille francophone cette césure :

Ping et pong ping pong
Pingpongpingpongpingpongping
Zoup…..un à zéro

 Danielle Shelton ( Adrénaline, Vent d’Ouest, 2009)

 Le haïku est par là un poème plein d’émotions fraîches, ni spirituel ni abstrait, encore moins intellectuel. Le haïku évite la rime, loin du grand souffle lyrique occidental loin de la métaphore et de tout pathos. Quelques coups de pinceau seulement pour suggérer l’instant présent découvert soudain dans sa beauté étonnante, inattendue, à la fois permanente et éphémère.  C’est une poésie des sens, et non des idées. Une poésie de l’émotion, et non de l’intellect.

«  Un seul bruit
             Au clair de lune
La chute des camélias blancs »
 
              Takatuwa Rankô ( 1726- 1798)

2.Le vide , concept aussi important que le plein dans la sagesse orientale . Le vide dans le Tao n’est pas l’absence de choses mais la matrice de toutes choses. Ce court moment où la structure sous-jacente du monde est  perceptible , où, toutes tensions apaisées, le Temps coule, où il est possible de percevoir le flux entre les choses .. La sensation parfois, dans un éclair, de l’impermanence des choses, notre expérience de la mort, de l’instabilité du monde. Ce moment est le concept clé de l’écriture du haïku. . Juste dire le Temps qui coule. Cette image de l’instant aura-t-elle un écho dans quelque esprit accueillant ? Chacun la lisant trouve son chemin, son éclair. L’auteur de haïku rassemble dans sa main le présent tout entier, et laisse place au silence . Il s’efface, pour laisser une chance, si infime soit-elle, à l’absolu, pour que naisse en un cœur, l’étincelle. » On reconnaît la beauté à ce qu’elle désespère » écrivait Valéry dans ses cahiers. Comment oser imiter les maîtres ? 
                         
                  Voilà des lucioles
                     Voudrais-je dire à quelqu’un
                        Mais je suis seul

                             Tan Taïgi

3.Tailler la pierre du haïku . Car il s’inscrit dans une technique d’élagage et de polissage successifs, et non dans la précipitation ou improvisation hâtive . Comme pour le travail maç :., un haïku ne se lit pas dans l’agression de la vie quotidienne, il faut à son accueil une autre dimension.    Le haïku doit pouvoir se dire en une respiration , et de préférence à voix haute . Il ne doit pas décrire, mais évoquer. Par exemple les  vers de ce haïku de Yosa Buson :

Ochi kochi ni
Tachi no oto kiku

Wakaba kana

Ici et là
Ecoutant les cascades
Jeunes feuillages

En une respiration, le haïku se livre pour offrir la chance de tout comprendre de la vie, de tout aimer.

 Au Japon , comme en Chine, l’écriture ( la calligraphie) est un art que l’on étudie longuement. Le fait d’écrire avec un pinceau interdit pratiquement toute retouche : un poème devient un petit tableau . Si dans les langues occidentales, on a pris l’habitude de diviser le haïku en 3 vers, en japonais on l’écrit sur une seule colonne verticale.  Aller droit au but , rechercher l’essentiel, épurer son expression . Regarder, juste regarder. Mais en étant présent. Et d’un seul trait, écrire sur la page blanche.  Facile lorsqu’on lit les œuvres des Maîtres, et pourtant……. 

Dans une anecdote rapportée par Vasari, on raconte que le Pape Benoît IX aurait demandé à Giotto une preuve de son talent . A main levée, Giotto traça un cercle parfait et l’envoya au souverain pontife . Giotto aurait fait un fameux haïjin. C’est qu’à  l’égal des autres arts du Japon tel que l’arrangement des fleurs , l’art des jardins, le tir à l’arc, l’art du thé, le Nô, le haïku est beaucoup plus qu’un poème sur un instant privilégié. Il est  paix intérieure.

  Le corbeau d’habitude, je le hais
Mais tout de même…. Ce matin
Sur la neige

    Bashô 

Le haïku éveille en nous un coin enfoui d’innocence , d’esprit d’enfance.

    Au bout du doigt du bébé
 Suspendu
 Un arc en ciel
                    
       Hino Sojo

  • II.Les sources du haïku.

Dans les années 1950-1952, R.H. Blyth , disciple du maître de zen  Susuki Daisetsu, qui a beaucoup œuvré pour faire connaître le zen en Occident, a publié 4 volumes consacrés au haïku, travail qui influença par la suite nombre de haïkistes , en particulier des auteurs de langue anglaise , comme Jack Kerouac, le pionnier de la  beat generation  en Amérique du Nord.

Dans un de ces volumes, Blyth montre que le zen n’est pas l’unique source spirituelle du haïku. Il a repertorié plusieurs courants principaux :

-bouddhisme dans ses prémices,  c'est-à-dire la pensée indienne pré-bouddhiste.
-Le zen,  nombre d’auteurs de haïkus sont  adeptes de cette sagesse.
-Le taoïsme et le confucianisme, amenés au Japon à partir du 6° siècle par les lettrés chinois.
-Le nô ( théâtre), l’ikebana ( art floral), et le chanoyu ( art du thé).
-Le shinto , relation essentielle au haïku.   Religion adorant le soleil ainsi que les millions d’esprits sacrés qui peuplent les monts, les forêts et les eaux.

La petite musique de nuit des haïkus continue à illuminer discrètement le monde et à  faire des ponts dans la nuit. J’ai choisi deux de ces lueurs lancées par des membres de l’Association Française de Haïkus après le tsunami japonais :

   Douze mars onze
Cette nuit j’apprenais
Le japonais

Isabel Asunsolo

Un seul instant sans fin
Je ne quitte pas le Japon
Du cœur

 Hélène Boissé

                                                                   
 Ly. 

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