CULTURE  

LE NOIR, Couleur du Nord, Couleur de l’Eau

La Chine est parfois évoquée en ce qui concerne les origines lointaines de la Franc-Maçonnerie. Le couple Fuxi et Nügua , divinités au corps de dragon et à torse humain l’un tenant le compas, l’autre l’équerre, symboles masculin et féminin du Ciel et de la Terre,  symbolise l’Architecture qui permet à l’homme de construire et d’organiser le monde à l’image du Ciel construit suivant les nombres et la géométrie. Ces deux esprits qui créèrent le monde ou plutôt ordonnèrent le chaos primordial sont donc des architectes comme en témoignent leurs outils. Parfois l’un tient le Soleil et l’autre la Lune, qui forment à eux deux le caractère de «  Ming », la «  Lumière ».

  Les deux moitiés inférieures  serpentiformes de leurs corps entrelacés dans  l’illustration ci-jointe , datée de la dynastie Tang ( 618-907),   symbolisent les forces positives et négatives de l’univers qui s’entrecroisent en permanence. Ils sont le symbole du deux qui à partir de la polarité du Un donna naissance au monde manifesté .  Si la terre féminine, en rapport avec l’équerre, est tenue par l’homme, de même que le compas, symbole du Ciel, masculin, est tenu par la femme, c’est que les queues entrecroisées serpentiformes  symbolisent le va et vient dans la philosophie chinoise entre le yin féminin et le yang masculin , comme cela est expliqué dans l’alchimie du Tao puisqu’il s’agit d’un couple.

  Ces deux forces en interaction sont donc des architectes qui comme dans toutes les Traditions, les temples, et aussi les cités, vont construire et être construits à l’image de l’univers. Conçus à l’image du Cosmos dont ils sont le reflet, les plans des villes ,  comme ceux des édifices , illustrent la permanence et le mouvement du Tao.  Le dessin du  Tao , selon le sinologue Cyrille Javary , est l’un des fondements de la dialectique chinoise. Tout ce qui atteint son apogée se retourne et se transforme en son contraire, et cette épure de la dynamique yin-yang serait à vivre comme un dessin animé ,  non comme un dessin abstrait, à appréhender comme une évocation de ce qui est en mouvement , suggérant une dynamique à l’œuvre, autrement dit, à vivre non comme un concept mais comme une énergie.

 Dans la symbolique architecturale en Chine,  les couleurs jouaient également un rôle primordial. Chaque couleur y a son énergie, et les énergies interagissent. Savoir bien connu de nos lointains ancêtres chinois  en Maçonnerie, et aussi  partout dans le monde aujourd’hui d’artistes, d’intuitifs, d’alchimistes, ou simples observateurs au cœur ouvert qui font interagir la pensée analogique avec la pensée logique, l’imagination avec la raison.

 Comme le recommande le peintre Pierre Soulages, grand rêveur du noir, le spectateur du noir doit regarder «  avec les yeux et non avec le mot  "noir " qu’il a dans la tête, rappelant qu’une toile  , fût-elle entièrement couverte de noir, d’adresse à la sensibilité avant de solliciter l’intellect  ».

  On a pu dire que les temples chinois étaient des ouvrages de couleurs . Nous sommes également en Occident  les héritiers des symboles véhiculés par les bâtisseurs de cathédrales , qui ne sont pas  seulement des livres de pierre car puisqu’elles étaient peintes, le symbolisme des couleurs conjuguée à l’art  des maîtres verriers  y avait aussi son rôle à jouer.

 Revenons à la symbolique architecturale des temples chinois, qui constitua un savoir-faire qui se transmit oralement et secrètement jusqu’à la dynastie Tang. On considérait que la couleur avait par un ensemble de correspondances avec le monde physique, la propriété de communiquer avec les dieux. Une règlementation sévère en limitait l’usage. Les cinq couleurs fondamentales correspondaient aux cinq éléments-forces  fondamentaux. Les cinq forces aux cinq directions de l’espace et aux quatre saisons plus la Terre  . La vision holistique de la cosmologie  au travers des Wuxing – ou Cinq phases , aux fondements de la pensée chinoise,  nous invite à une multitude de correspondances entre macrocosme et microcosme , nature et homme. Parmi  cette grande richesse et subtilité  la couleur noire a été mon choix  .  Comme dans un  jardin chinois, je me suis placée souvent dans un entre-deux évoluant dans la vision d’un point fixe et la vision dans le déplacement. Je rappellerai d’abord quelques éléments fondamentaux de la symbolique chinoise :
 
  • Bleu ou vert à l’Est, couleur du printemps et de l’élément-force Bois.
  • Rouge au Sud, couleur de l’été, de la chaleur et de l’élément-force Feu.
  • Blanc à l’Ouest, couleur de l’automne et de l’élément-force Métal.
  • Noir au Nord, couleur de l’hiver et de l’élément-force Eau.
  • Jaune au Centre, couleur du millet et de l’élément-force Terre.
 
 Dans le Feng Shui traditionnel, le géomancien chargé de déterminer la qualité énergétique d’un lieu se base sur la capacité de rééquilibrer les énergies de l’environnement et de l’individu, et les couleurs demeurent un élément très subtil de ce que l’on peut apporter à un lieu, un site, et ce que nous faisons assez intuitivement en Occident , ou à la suite d’une tradition transmise oralement, fait partie en Chine d’un enseignement plus formel. Il y a quatre Orients utilisés en Feng Shui :

  • Le Phénix Rouge correspondant au Sud et nécessitant un espace dégagé.
  • La Tortue Noire correspondant au Nord et à une position stable.
  • Le Dragon Vert correspondant à l’Est et à une volonté de croissance.
  • Le Tigre Blanc correspondant à l’Ouest et à son appui protecteur.

A chaque Orient et à chaque symbole est liée une couleur essentielle qui permet de faciliter le mouvement de l’énergie, donc de régulariser l’environnement et l’habitat. Les quatre Orients peuvent se répartir encore dans les huit directions ou huit trigrammes, qui sont en fait des directions célestes. Dans ce cas, dans le sens des aiguilles d’une montre, le Nord demeure de couleur noire, le Nord-Est est bleu, l’Est vert turquoise, le Sud-Est violet pourpre, le Sud rouge, le Sud-Ouest rose carmin, l’Ouest  blanc, le Nord-Ouest gris, tandis que le Centre , position de l’observateur ou de l’Empereur demeure jaune ou brun. 

Le Noir est la couleur de l’intériorisation, de l’immobilité créatrice, du retour sur soi, de l’humilité. C’est une couleur difficile à utiliser ,    aussi les praticiens du Feng Shui lui substituent les «  jeux d’ombre », en jouant avec la lumière sur des cloisons ou papiers de soie. Certaines calligraphies ou peintures à l’encre de Chine apportent ces «  jeux d’ombre »qui mettent en valeur le mouvement de la lumière .

Paradoxalement, les miroirs provoquent des zones d’ombre très particulières qui sont considérées comme étant du noir «  absolu ». Il convient de ne pas les disposer n’importe comment….. Nous voilà renvoyés à l’épreuve du miroir en Franc-Maç :., épreuve frontale. Comme est frontale dans un premier temps avant qu’on ne la dépasse  la dualité noir-blanc du pavé mosaïque.  Sommes-nous dans la même logique pour autant ? La dialectique chinoise s’emploie moins à dépasser les contraires qu’à les mettre en harmonie et en équilibre. Alors logique de pavé mosaïque , logique de Yin Yang ?La dualité conceptuelle d’un côté, de l’autre le flux éternel  et la transformation.   Il serait abusif  de coller des étiquettes Occident sur l’un, Extrême-Orient  sur l’autre, et dans notre démarche maç :. nous employons les deux.

  Parler d’une couleur, ce serait dans cette démarche  travailler la matière pour en dégager l’esprit. Pour nous , enfants de la Veuve, ce serait peut-être rêver le noir. Rêver une absence, un vide, une absence de lumières. Selon l’expression de Bachelard, les grands rêveurs du noir sont ceux dont «  l’imagination tente de pénétrer au plus profond de l’intimité des substances, dans une sorte de nuit absolue qui est «  négation substantielle de tout ce qui atteint la lumière ». Mais ils sont aussi et en même temps ceux qui rêvent le noir comme une nuit féconde dont émerge la lumière  » . Aussi après avoir progressé à tâtons mais non sans guide  dans ce noir, je vais emprunter à Marguerite Yourcenar dans L’œuvre au Noir cette belle formule pour une ligne de conduite à l’aise dans  la fécondité de la nuit   : «  Se libérer des routines et des préjugés. » Dans la nuit, ce n’est pas voir qui compte, c’est de tendre l’oreille à cette invisible mais si importante réalité que nous sommes à la fois différents, et pourtant si proches.

    En prenant modèle sur une  personne aveugle, nous pourrons alors apprendre à  connaître les couleurs par leur vibrations énergétiques,  dans la douceur de  l’humilité et dans  le silence, nos  ressources initiatiques , chemin royal vers la Lumière.
                                                                         
LJ


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