CULTURE  

Alexandre de Rhodes
- Pierre Desoutter -    
  • Introduction  
 Nombreux sont les grands hommes nés sur les rivages de la Méditerranée, et « Mare Nostrum », notre mer dont notre RL porte cet illustre nom, a hébergé un homme que beaucoup d’entre nous connaissent surement, mais auquel je voue une admiration certaine autant qu’affective pour avoir aidé le Vietnam, mon pays natal, à se libérer de la civilisation chinoise et à s’épanouir sans tutelle, cet homme, mes FF, dont je vais vous entretenir en quelques propos, c’est le prêtre jésuite Alexandre de Rhodes.
  • Origines et éducation.
    ADR est né le 15/3/1591 à Avignon, et mort à Ispahan en Perse . C’est un brillant linguiste, missionnaire en Cochinchine et au Tonkin, et par ses qualités de polyglotte, il fut l’un des premiers Français à être envoyé en Extrême-Orient pour évangéliser les peuples.

Sa famille, d’origine aragonaise, du village de Calatayud, et négociante en soie, avait fui l’Inquisition pour se réfugier à Avignon, terre papale depuis le XV è siècle et cité accueillante pour les Juifs d’alors, convertis au catholicisme de gré ou de force.
ADR né à Avignon n’était pas alors considéré comme Français, mais « sujet du Pape », Avignon formant avec le « comtat Venaissin » les deux états du pape, qui n’ont rejoint la France qu’en septembre1791.

L’ignorance historique, volontaire ou involontaire de cette vérité a entrainé bien des malentendus sur la prétendue nationalité, française, italienne, espagnole voire portugaise de ce prêtre jésuite, qui né sous le patronyme De Rueda, a décidé de le transformer Alexandre en Rode, puis Alexandre de Rhodes.
  • Mission en Asie.
   Arrivé à 18 ans à Rome, il entre dans la Compagnie de Jésus le 14/4/1612, avec la volonté de rejoindre les missions évangéliques au Japon et en Asie. Il y perfectionna
la connaissance des langues anciennes :latin ,grec et l’hébreu. Véritable polyglotte, il parlait déjà le français, l’italien et l’espagnol, et apprendra plus tard le vietnamien et le chinois.

Avec la bénédiction du pape Paul V, il quitta Rome en 1618 pour Lisbonne, alors port d’embarquement obligé pour les Indes Orientales, et où il apprit le portugais en attendant le grand départ sur un « monastère flottant »avec d’autres prêtres jésuites dont Diego Marsius et Jérôme Maiotica en direction de Goa, où il séjourna 2 ans, séjour forcé par l’édit de Tokugawa de janvier 1614,qui ordonnait l’expulsion des missionnaires et séjour durant lequel il apprit bien entendu le canarin, langue du pays.

En avril 1622, il s’embarque sur un navire portugais pour Malacca, puis Macao en mai 1623, où il étudia le japonais. Sa hiérarchie, ne pouvant l’envoyer au Japon, le missionna pour le « Dai-Viet », l’ancien Vietnam, ou les pères Buzomi et Carvalho avaient établi une mission en Tourane depuis 1615.
  • Mission en Cochinchine (1624-1627)
   Dès son arrivée en décembre 1624 à Faifo (actuellement Hoi An), grand port et centre économique  de l’époque en Tourane (aujourd’hui Da Nang), ADR  apprend immédiatement l’annamite pour mieux prêcher dans cette langue. Frappé par les intonations complexes de cette langue semblable selon ses dires, au « gazouillement des oiseaux », il maitrise en quelques mois le vietnamien.

Il faut rappeler ici  que la langue vietnamienne utilisait sous l’influence de son voisin du Nord, la Chine, jusqu’au XIII è siècle les caractères chinois dits « CHU NHO ». Par la suite, les Vietnamiens lettrés ont inventé leur propre système linguistique oral et écrit en réunissant des caractères chinois et leur importance phonétique, le « CHU NOM ».

Les deux systèmes ont cohabité jusqu’au XXè siècle, le Chu Nho était parlé dans les affaires officielles et l’enseignement, tandis que le peuple recourait au Chu Nom dans le langage courant et la littérature.

ADR travailla donc sur le Chu Nom à la mise au point d’une transcription romanisée et phonétique, aboutissant au « QUOC NGU », qui sera utilisé par la suite dans tout le pays et permettra au Vietnam de se libérer culturellement du joug chinois avec la naissance d’une nouvelle littérature spécifique vietnamienne. Il publia en 1651 le Dictionnaire vietnamien, latin, portugais qui permit la diffusion rapide de la religion catholique, mais aussi une démocratisation de la connaissance dans tout le pays, qui déclara officiellement en 1954 le « QUOC NGU » comme système d’écriture national.
  • Mission au Tonkin.
  Dans l’histoire du Vietnam, le pays était à l’époque divisé en deux régions : le Nord occupé par seigneurs TRINH, et le Sud par la dynastie des NGUYEN.

Le roi de Cochinchine, relativement indifférent aux choses religieuses, s’intéressait plutôt aux échanges commerciaux avec les Portugais. Or ce commerce connaissait un ralentissement en 1625 et la tolérance royale s’émoussant, ADR est envoyé au Tonkin en mars 1627 pour remplacer ses collègues qui ne parlaient pas l’annamite.
Les cadeaux apportés par ADR furent très appréciés par le roi Trinh (horloge en sablier et livre d’Euclide sur la sphère).Il arriva ainsi à baptiser une partie de la famille royale et la première église catholique sera érigée au Tonkin non loin de Thanh Hoa.

Suite à des rumeurs d’espionnage propagés par les mandarins au service du roi Trinh, ADR dut quitter le Tonkin pour Macao, et durant le voyage il parvint néanmoins à évangélise le capitaine et les deux tiers des soldats tonkinois qui l’escortaient.
  • Fin des missions
   En janvier 1640 survient l’édit royal bannissant les missionnaires étrangers, ADR dès lors oeuvra dans la clandestinité et reviendra en Cochinchine pour 4 voyages de 1660 à 1664, durant lesquels il se réfugia chez les chrétiens locaux. Il a pu ainsi quadriller jusqu’au Sud du pays, mais il sera arrêté en janvier 1664 à la frontière du Tonkin, puis condamné à mort, mais la peine fut commuée en bannissement à vie grâce à l’intervention de Marie , sœur du roi. C’est dans cette période de persécution que ADR a assisté à la décapitation du 1er martyr de Cochinchine, le jeune catéchiste André, dont il ramènera la tête à Rome.

Expulsé du pays en juillet 1645, il atteindra Rome en juin 1649. Mais entre-temps, sa vie aventureuse  l’amènera de Java à Macassar, puis Ormuz, le Cormoran, la Perse, l’Arménie et l’Anatolie.

Rentré au Vatican, ADR exposa la situation de l’Eglise en Cochinchine et au Tonkin et plaida pour l’établissement de missions auprès de la Propaganda Fide, missions qui, selon lui, se doivent d’être libérées des fluctuations  politiques et économiques du Portugal, basé à l’époque à Macao. Il prône l’accueil favorable populaire vietnamien au christianisme, mais mis à mal par les gouvernements locaux. Il plaide enfin la création d’un clergé autochtone indépendant du clergé portugais et réclame la nomination d’un évêque « in partibus » en Cochinchine et au Tonkin.

Son action et son influence ont ainsi permis l’extinction padroado spirituel portugais en Asie du Sud-Est.

Mais le pape Innocent X mettra fin aux rêves d’ADR de créer la Compagnie du Saint Sacrement, chargée des missions étrangères d’évangélisation et de susciter des vocations apostoliques.

Son successeur Alexandre VIII reprend et défend le projet d’ADR : le 29/7/1969 François Pallu et Pierre Lambert de la Motte sont nommés évêques in partibus à Héliopolis (Balbeck) et Béryte (Beyrouth). Le premier deviendra en aout 1669 vicaire apostolique du Tonkin, et le second en Cochinchine. Entre-temps, ADR est envoyé en Perse ou il séjournera jusqu’à sa mort à Ispahan en novembre 1660.
  • Conclusion.
Timbre postal du régime Sud  VN
avant le 30.4.1975

  Voilà l’histoire fabuleuse de cet homme de la Méditerranée, de ce prêtre jésuite qui a traversé tant de pays et tant de mers dont Mare Nostrum, et qui laissera pour l’histoire l’évangélisation de la population annamite, et la transcendance de la culture vietnamienne grâce à la romanisation de sa langue, qui laissera pour nous l’image fraternelle d’un Etre qui a œuvré à la piété œcuménique, et qui a laissé pour moi l’étincelle affectueuse d’un homme qui a contribué à l’éclosion et l’essor d’une littérature vietnamienne, et à la libération culturelle d’un peuple dans cette contrée lointaine qu’est le Vietnam, mon pays natal.


Retour