CULTURE  

Recevoir la Lumière permet-il au Franc Maçon d’atteindre
le précepte de Lao Tseu : « Le sage ne se montre pas, il brille » ?
- M.M -

Cette idée de planche m’est venue lorsque, dans ce temple, j’ai pris la parole pour « reprendre » un frère lors de son intervention en précisant de mémoire : « le sage ne brille pas, il rayonne ».

Puis, vint le moment de travailler cette planche. Mon premier réflexe fut bien sûr de rechercher les préceptes de Lao Tseu pour reprendre cette phrase et tenter de retrouver son contexte. Et là, quelle fut ma surprise en trouvant une phrase différente que celle de ma mémoire (même si j’en conviens, ma mémoire me fait de plus en plus défaut…) : en effet, il est noté partout en référence à Lao Tseu : « Le sage ne se montre pas, il brille ».

Je vous raconte cela en préambule car je vais traiter bien sûr la phrase initiale mais au fond, elle ne me convient pas tout à fait. Je n’ai pas la prétention d’être supérieure à Lao Tseu J mais en creusant le sujet, je pense qu’il y a vraiment une différence spirituelle entre briller et rayonner.

Alors, dans un premier temps, je vais traiter de la lumière, puis de la sagesse pour enfin voir comment la Franc Maçonnerie peut nous permettre de répondre à ce précepte. Enfin, en conclusion, j’ouvrirai le débat sur la notion de rayonnement.

Tout ceci s’appuie sur ma vie de maçon mais aussi sur des lectures et conférences qui m’ont éclairée. Je reprends parfois dans ma planche des rédactions de notions par des plumes remarquables comme celle de Jacqueline Keleen ou Hesna Caillau.

  • LA LUMIERE :

Ce sujet est illimité. J’ai donc choisi ce qui me paraissait nous mener à la réflexion du sujet posé.

Pour reprendre la phrase de Lao Tseu, regardons déjà la définition de Briller : émettre une lumière éclatante. (1559) De l’italien brillare ; il a d’abord le sens de « être agité d’impatience », « courir de-ci de-là. Le sens de « jeter des éclats » s’expliquerait par le scintillement tremblant de la lumière.

Ceci me fait immédiatement penser à l’éclat de lumière lié à la fragmentation de la lumière source qui brille par appui sur la matière. Ce qui me paraît différent de la définition de Rayonner : c’est émettre de l’énergie Littéralement, « envoyer des rayons (de lumière) ».

Sur le plan cosmique, dans notre galaxie et notre système solaire qui n’est qu’une infime partie de ce cosmos, la grande différence entre une lumière solaire et une lumière lunaire provient de sa source. Le soleil est un créateur de lumière. Il est auto générateur du feu cosmique. Il rayonne de l'intérieur et s'auto alimente en permanence depuis son coeur.

Il donne tout le temps, que vous le voyez ou non, qu'il soit voilé par les nuages ou non, il est là ! Son coucher et son lever ne sont que des aspects de sa merveilleuse beauté sur notre horizon limité.

La lune, quant à elle, n'a pas de rayonnement de l'intérieur mais se sert de la lumière du soleil pour en refléter une partie. Elle n’a pas de source lumineuse propre intérieure. Une partie d'elle est toujours dans l'obscurité. Elle brille de tous ses feux solaires. Elle se sert d'une source extérieure à elle pour briller et dès que cette source s'éloigne, elle retrouve sa froideur et son obscurité.

Ces énergies sur les individus vibrent de la même façon.

Certaines personnes sont comme la lune, dans l'illusion de la lumière. Certes, elles semblent rayonner par moment. Lorsque la partie sombre se montre, il est facile de la reconnaître. Ces personnes peuvent être inconstantes, lunatiques,  méprisantes ou souffrantes. Elles se vident facilement en énergie et tombent facilement dans des dépendances. Alors, elles cherchent de nouvelles lumières pour les aider à rayonner une nouvelle fois.

Un être solaire est souvent inépuisable dans son action et dans l'aide aux autres. Il peut donner, donner et donner de l'amour et celui-ci se renouvelle toujours. Il peut aider pendant des années sans s'épuiser, sans jamais se plaindre.  C’est la voie du cœur, l’amour inconditionnel. Un peu comme on peut le retrouver avec une mère aimante qui aidera son enfant,  jusqu’à son dernier souffle, de façon inconditionnelle quel qu’ait pu faire cet enfant. Un être solaire se suffit à lui-même. Il n'a besoin de personne pour rayonner. Il ne cherche pas à attirer à lui d'autres étoiles pour briller encore plus et sait que sa grandeur dépend de sa force intérieure. Il connaît sa valeur et met ses talents au service de la vie, naturellement.

Rares sont les très grands êtres solaires supérieurs qui éclairent des milliers    d'individus.

Bien sûr, ces notions d’êtres  lunaires, solaires sont des grandes tendances et parfois, on est un peu des deux. Mais par cette analogie d’être solaire ou lunaire, je souhaitais aborder la notion d’égo et le travail vers la sagesse.

Sur la notion de lumière, en Inde, la force spirituelle se manifeste par la lumière (Deva) et l’énergie (Devi) et chacun peut en faire l’expérience. « La lumière dit Upanishad, qui brille au plus haut des cieux est en vérité la même qui brille dans le tréfonds du cœur de chacun », seulement elle, est le plus souvent masquée, voilée par ses illusions, ses prétentions et ses passions.

Il faut donc transcender son ego pour découvrir la dimension spirituelle.

L’égo - JKeleen :

L’égo est différent du Je.  « L’égo représente un noyau de fermeture, d’unique préoccupation de soi, d’arrogance qui rend un individu vampirique, épris de pouvoir et destructeur. A l’inverse, le « je » affirme sa différence, il se dégage des divers conditionnements, il s’élève au-dessus de la conscience commune ». 

Ainsi, le soi est différent de la solitude.

 « Etre bien tout seul, être seul et heureux, cela n’a rien à voir avec un mépris des humains ni avec l’égocentrisme : c’est le signe clair de la liberté. La maturité commence lorsqu’un individu se sent auteur et responsable de son existence, lorsqu’il ne demande pas aux autres de le rendre heureux, lorsqu’il n’accuse pas systématiquement les autres de ses propres faiblesses et insuffisances. …ne te juge heureux que le jour où toutes tes joies naîtront de toi – Sénèque ».

Le vrai solitaire n’a rien à perdre, n’a rien à posséder.

L’individu, au sens étymologique du terme, est un être entier, non divisé, donc autonome et harmonieux.  Notre société actuelle n’est pas comme on le dit le    « règne de l’individualisme », mais elle manque d’individualités. Le véritable individualiste, ne cherche pas l’approbation de la masse, ni le confort, ni la sécurité. Il est épris de liberté.

« Faire un, c’est être soi-même entier. Cette solitude est suffisance et plénitude. Elle donne la possibilité de rencontrer et d’aimer en toute liberté ; de lui tendre la main sans devenir son maître ni son prisonnier.

La chance que nous offre l’amour consiste non pas à ne faire qu’un mais à devenir unique.

Ce n’est pas l’amour qui brise la solitude mais la solitude qui permet l’amour. L’amour ne met pas fin à la solitude, il la polit et la fait rayonner …aimer quelqu’un, c’est honorer sa solitude et s’en émerveiller ».

Lao tseu :

«  les êtres humains n’aiment pas
Etre considérés comme des solitaires,
Désespérés et sans mérites.
Et pourtant seigneurs et princes
Doivent se référer à ces états naturellement ».

Arriver à ce niveau de compréhension, d’acceptation de l’autre nous fait toucher la sagesse.

  • LA SAGESSE :

Définition Wikipedia

Le sage est un individu qui « possède » pleinement, qui accomplit, voire dépasse les facultés ou dispositions de la nature humaine, tant en ce qui concerne la connaissance que l'action. Il représente l'idéal de vie humaine la plus haute, l'excellence dans le savoir ou dans la disposition au savoir, et aussi dans la justesse du jugement sur toutes choses, en particulier dans ses jugements de valeurs morales et dans sa puissance à accomplir les actions qui sont liées à ces jugements.

Le Sage est capable de recevoir la puissance lumineuse sans succomber dans le pouvoir car il a fortement avancé sur le chemin initiatique.

Comme le dit le sinologue François Jullien, « le philosophe a des idées. Le sage, lui, est sans idée et n’en privilégie aucune ». Le premier prend position, raisonne, argumente, démontre, prouve. Le second observe et parle le moins possible ; il s’adapte à la situation du moment ou à son interlocuteur, à l’image du pivot, toujours prêt à se tourner dans un sens ou dans un autre.

Pour le sage, une idée n’est valable que si elle est vivable. En Chine, la pire accusation qu’on pourrait porter à un penseur est d’avoir une pensée invivable. Dans notre culture, ce serait avoir une pensée incohérente. Une même personne comme le Bouddha qui donnerait à la même question des réponses différentes serait jugée peu sérieuse et illogique. Et pourtant….

Le meilleur exemple nous est donné par le Bouddha lui-même. A la question : Dieu existe-t-il ? » que lui posent 3 personnes, il donne des réponses différentes car adaptées au contexte et la transmission que le sage cherchera à donner.

A la première, il répond « oui » parce qu’il a devant lui un athée pur et dur et il veut ébranler ses certitudes ; à la seconde, il répond : « non », parce qu’il s’agit cette fois d’un croyant et qu’il veut détruire ses croyances ; à la troisième, il ne répond pas parce que devant un vrai chercheur de Dieu, le silence, à lui seul suffit.

L’idéogramme correspondant à l’évidence s’écrit avec la clé de l’eau : est bien ce qui va, comme l’eau, dans le sens du courant. Pour les peuples sinisés, le monde humain n’est pas codifiable ni modélisable car la vie est un mouvement.

Alors, qui est le sage ?

Le gourou brille, il parle de lui, il ne transmet pas. Le sage est : immobile, silencieux, aligné – Le sage ne s’impose pas, on le remarque.

 Le Sage est dans l’amour inconditionnel. L’Amour est immobile alors que l’émotion est mobile. Immobile car pas agité par son feu intérieur. Ce feu est maîtrisé. Quand je n’ai plus d’émotion, alors j’ai de l’Amour.

La sagesse nous invite à faire silence afin que s’éveille en nous le goût du secret. Indispensables sont le secret et le silence pour veiller sur son trésor intérieur.  Garder son secret, c’est se savoir unique et c’est refuser de ranger à la loi générale les événements, les émotions, les rêves qui s’attachent à un individu singulier.

Plus puissant est le lien d’amour, plus profond se fait le silence.

Le secret est toujours lumineux. Le secret n’est pas d’ordre de la vérité mais de l’évidence. Il ne recouvre pas un savoir, il offre à l’être la limpidité. C’est l’affirmation des kabbalistes qui disent que « le secret et la lumière sont une seule chose », et dans la langue hébraïque, les mots « raz » secret, mystère, et « ‘or », lumière, ont la même valeur numérique : 207.

  • COMMENT LA FM PEUT NOUS PERMETTRE DE SUIVRE CE PRECEPTE :

La méthode maçonnique, en nous menant du diabole (fracture)  au symbole  (rassemblement) grâce à un rituel et des travaux nous permettant de progresser, nous donne tous les éléments pour nous mener vers la sagesse et pouvoir répondre à ce précepte.

La Lumière

Nous la recevons le jour de l’initiation. A chaque tenue, au REEA, nous allumons les piliers Sagesse, force, beauté qui permettent de communiquer la lumière dans toute la loge

Les 3 lumières représentées par les officiers supposent la transmettre, la faire rayonner dans le temple.

Depuis le passage de la porte basse avec l’humilité que cela demande, aux différentes marques de rituel ou symboles pour maîtriser ses passions, pour sortir de l’ illusion et arriver au discernement.

Plus je taille et polis ma pierre brute, plus je vide mon âme et peut tendre vers l’orient. La matière est l’interface entre l’âme et le monde. L’Ame est le réservoir de souffre, d’agitation d’un corps. Plus je vide mon âme, plus je vois la lumière source.

La connaissance de soi, qu’évoque le précepte de Delphes repris par Socrate, se trouve aux antipodes de l’observation et de la délectation du petit moi ; c’est une ouverture infinie : « et tu connaîtras l’univers et les dieux ». C’est à ce Moi cosmique, total, que nous invite la connaissance spirituelle, la connaissance du cœur. Afin de garder et de rayonner sa puissance, le cœur s’entoure de l’armure invisible du secret, qui désigne son lien avec l’inéffable.

La voie qui fonctionne est celle de la : source/tradition/transmission.

La franc-maçonnerie est une méthode qui par sa tradition et son mode de fonctionnement assure la transmission pour nous permettre de nous connecter à la source, à la lumière source.

Pour autant, sommes-nous tous réellement en chemin pour tendre vers la sagesse ?

Qu’est ce qui réellement nous permet de le dire ? Comment pouvons-nous y arriver ?

Entre ce que nous avons intellectualisé mais pas intégré, entre ce que nous croyons être et la réalité, il y a parfois un monde.

Je vais citer un exemple. Celui de la générosité, de l’amour. Je pense que sur les colonnes, nous sommes nombreux à penser être généreux, altruistes parfois, fraternels souvent mais au fond, quelle réelle compassion avons-nous ? Quel réel sens du non jugement de l’autre, de l’acceptation de l’autre quant au fait que son chemin de vie est différent avons-nous ? Personnellement, je sais que j’ai encore du chemin pour y arriver et pourtant, je suis reconnue dans le monde profane pour être attentionnée aux autres. 

Autre exemple : combien de fois en quinze ans de FM ai-je vu des MM, supposés maîtriser leurs passions et rassembler ce qui est épars, perdre toute mesure de leurs émotions et déborder dans une violence des mots terrible. Mais j’ai aussi entendu des FF se vanter de prendre un plateau de VM alors que ce n’est pas une promotion. Où est dans ce cas le chemin de la sagesse ? Et pourtant, nous sommes ici avec la méthode maçonnique.

Si je reprends l’analogie avec les êtres solaires et les êtres lunaires, tous n’ont pas dès le départ le même degré d’évolution spirituelle. Cela ne veut pas dire qu’il est impossible pour certains d’y arriver mais le chemin sera plus long et encore faut-il qu’ils le veuillent.

Je pense qu’avec la méthode maçonnique, vécue en loge donc avec nos FF et SS, nous avons tous en mains ce qu’il faut pour arriver à cette dimension mais charge à chacun de le vouloir réellement.

La compassion ne consiste pas à se sacrifier pour les autres mais plutôt à comprendre ce que nous pouvons faire de mieux dans une situation donnée, de trouver la meilleure manière de faire, sans jugement de l’autre car son chemin est différent du nôtre. C’est un entraînement, un exercice, un travail sur sa propre compassion. Un exercice au quotidien.

Et la sagesse est la compassion absolue sans laquelle il est impossible de rayonner une force et une transmission initiatique pour les autres de façon pure.

  • CONCLUSION :

Passer de briller à rayonner

Si on reprend la définition de Briller avec son origine italienne : « être agité d’impatience », « courir de-ci de-là. Le sens de « jeter des éclats », il semble que ce soit une attitude bien avant celle de la sagesse….

Polir sa pierre, rassembler ce qui est épars, retrouver l’unité, faire vivre son individualité au service de l’amour me paraît être la voie de la sagesse.

Le Sage éclaire, il donne la voie. Il est transparent car la transmission passe à travers soi.

La véritable lumière source, l’orient, rayonne de l'intérieur et ne s'épuise jamais. La lumière intérieure du sage est reliée directement à la source d'amour inconditionnel.

Je ne puis terminer cette planche sans citer Lao tseu :

 «Qui connaît autrui est intelligent,
Qui se connaît est éclairé,
Qui vainc autrui est fort,
Qui se vainc soi-même a la force de l’âme »

La voie de l’humanisme sert à faire rayonner ce que l’on est.

N’est-ce pas ce pour quoi nous travaillons en Loge ?


M.M.
  • Supports de recherches et réflexions :
-L’éternel Masculin – Traité de chevalerie à l’usage des hommes d’aujourd’hui : Jacqueline Kelen
-La puissance du Cœur : Jacqueline Kelen
-Lao Tseu
-Conférences de Patrick Burensteinas
-L’Esprit des religions : Hesna Caillau


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