CULTURE  

LA LIBERTE , D’APRES UNE SCULPTURE DE DANH VO : WE THE PEOPLE
- LL.J -

 Danh Vo est un artiste danois né au Vietnam , il a exposé dans le monde entier  . Le titre de sa  sculpture colossale  « We the People  » est constitué des trois mots d’ouverture de la Constitution américaine de 1787  . C’est une sculpture de 2011 réalisée à l’échelle d’après la statue de la Liberté de Frédéric Auguste Bartholdi inaugurée en 1886 à New York pour célébrer le centenaire de la Déclaration d’Indépendance en 1776. La structure est creuse et se présente comme une fine coquille de cuivre repoussé de 3mm d’épaisseur – la peau de la statue en quelque sorte- et tenue par une armature métallique .  L’œuvre a été réalisée dans des ateliers de fonderie à Shangaï selon les mêmes méthodes que celles utilisées pour les statues colossales de bouddhas en Asie . Cependant , plutôt que d’assembler les quelque 250 fragments , Danh  Vo  a choisi de montrer les morceaux de statue tels quels , la statue reste  démembrée, éparpillée dans le monde entier depuis 2011.   C’est l’esprit de dissémination qui a présidé à ce projet ,  dans 15 pays du monde , à l’encontre d’un lieu d’exposition unique pour ces 250 pièces. Chaque exposition regroupe un nombre variable de fragments, par exemple à Paris en 2013 au Musée d’Art Moderne, il y en avait une vingtaine. A  Lismore , Irlande, 3  . Des fragments de We the People ont été exposés  dans deux parcs  de New York.


Des fragments de "We the People "

A cette occasion d’ailleurs  , des répliques de maillons de  chaînes qui se trouvent  aux pieds  de la sculpture originelle ont été volés .  30 morceaux  exposés  à New York ,  disséminés sur les pelouses  d’un parc, morceaux de métal bizarrement tordu ,  ont semblé dérangeants pour certains New Yorkais traumatisés par les mémoires du 11 septembre . Ce sont en quelque sorte des fragments de  sculpture nomades, destinés par l’artiste à ouvrir le champ des associations sur une notion, celle de la   Liberté , que ce soit par le regard du public  - l’œuvre s’appelle après tout «   We the People  », et le rôle de l’opinion publique dans la conquête des libertés grandit-   ou par celui des personnes chargées de les installer comme bon leur semble. Compte tenu de son histoire familiale, le choix de ce symbole n’est pas neutre . Danh Vo est né à Saïgon en 1975  , sa famille a fui le Vietnam en 1979 sur une embarcation construite par son père, espérant rejoindre les Etats-Unis . Détournée de sa destination originelle , la famille se fixe au Danemark où elle vit depuis . Danh Vo vit et travaille à Berlin , après avoir fait des études artistiques  au Danemark et en Allemagne .  Emblématique dans l’histoire de l’artiste, l’œuvre suggère une nouvelle interprétation  :  Laissons-la voyager, se déployer, être une masse fluide qui se modifie au gré des lieux où elle est exposée …. Affranchie d’une forme monolithique originelle, elle entre en résonance avec les mémoires de chacun . Mémoire collective de l’Histoire , mémoires individuelles des histoires familiales . Au milieu du chaos apparent produit par ces fragments éparpillés ,  je me suis interrogée sur la possibilité de faire  des liens , même faibles, même distendus , pour rassembler ce qui était si violemment épars matériellement .  De voir  l’œuvre comme support de méditation, symboliquement parlant .

Tout d’abord,  une œuvre d’art est  travail,  construction , et en tant que telle, en prenant une distance vis-à-vis d’une réalité parfois douloureuse , elle s’en décolle , elle  la transcende ,  celui qui tient l’outil  s’en sert  pour repartir dans sa vie  . Il crée, il se recrée.  Dans We the People, Danh Vo reconnaît qu’il a été affecté dans son histoire personnelle  par la tragédie qui a touché des millions de personnes dans le Sud-Est de l’Asie , à la croisée de plusieurs histoires , celle des Etats-Unis, celle de la France, celle du Vietnam. Par la sculpture volontairement dissociée en fragments, analysée, comme un retour aux origines,   Danh Vo se rend maître de ce que les conjectures historiques lui ont légué. Une façon de reprendre les rênes de sa vie , après avoir subi la fuite hors  de son pays natal  lorsqu’il était enfant . Paradoxalement , cette œuvre disséminée apparemment sans cohérence est  le fruit d’une grande maîtrise . Lorsque le désordre est voulu, il a un sens , celui de l’ordre . Garder les rênes , ne pas se laisser naviguer au gré de la tempête des évènements.  Accueillir  ses peurs, ses joies, ses souffrances, ses aspirations,  après les avoir reconnues .

«   Etre humain, c’est une maison d’hôtes.
Tous les matins arrive un nouvel invité.
Une joie, une dépression, une mesquinerie,
Une prise de conscience momentanée vient
Comme un visiteur inattendu.
Accueille-les tous et prends en soin,
Même s’ils sont une foule de chagrins
Qui balaient violemment ta maison
Et la vident de tous ses meubles. Traite chaque invité honorablement ,
Peut-être vient-il faire de la place
Pour quelque nouveau délice  !  »

Rumi, écrivain et mystique soufi ( 1210-1273)

 Restaurer l’harmonie dans son être dans une énergie épurée , après le démembrement d’une ancienne harmonie  perdue, transcender l’angoisse de la mort. . Ordo ab Chao . L’Ordre à partir du Chaos, l’Ordre par le Chaos, l’Ordre grâce au chaos. Un  ternaire pour revenir à l’unité .

Ce serait certainement se tromper sur l’esprit de l’œuvre We the People  de n’y voir que de la  colère sourde , ou un  engagement obsessionnel dans une  œuvre colossale qui lui a pris 3 ans de sa vie . C ‘est la  reconnaissance de ses semblables qui fait l’artiste,  Danh Vo a une reconnaissance internationale  dans l’art , et un public international. Il exprime lui-même cette dimension internationale  à propos d’une autre de ses expositions au MAM , mettant en œuvre les lustres de l’Hôtel Majestic , éparpillés dans une salle, les fauteuils  de Mc Namara explosés  , et des fragments de la Statue de la Liberté  : «   Mc Namara est un fantôme qui plane, mais il y a beaucoup d’autres choses  : les gens, le pouvoir, l’organisation du monde après la 2° Guerre. Chaque fois que j’ai exposé les lustres de l’Hôtel Majestic, je m’y suis référé comme à ceux du lieu où les nazis avaient leur QG, des pourparlers de paix de Bosnie, et pas seulement de ceux du Vietnam.  » .

We the People, n’est-ce pas alors le témoignage de millions d’autres immigrés , nés dans des pays déchirés par la guerre ,  opprimés , dont les expériences ont été formées par l’exil, la distance, dont l’identité dans un monde en changement est devenue plus  fluide , s’est adaptée, coulée comme l’eau , élargie, comme elle . La vie offre d’infinies possibilités, que l’eau peut épouser .     Le démembrement de l’ancienne harmonie , très ancien symbole de l’humanité, renvoie au mythe d’Osiris , dieu de la régénération et de la renaissance, assassiné par son frère Seth, qui avec ses acolytes jeta le cercueil d’Osiris dans le Nil. Le fleuve qui donnait vie à l’Egypte et faisait fructifier sa terre n’était pas seulement un cours d’eau, il reflétait le fleuve d’en haut , la voie lactée. Ainsi, les Egyptiens possédaient à portée de main, un réservoir d’énergie venant du ciel.  Jeter le cercueil d’Osiris dans les eaux ne revenait-il pas  alors à lancer Osiris prisonnier, dans les cieux , sa  chute n’étant pas une mort, mais un passage indispensable vers une autre régénération……….

L’aspiration. Liée au souffle, elle est source de vie. Sur la photo qui circule, plutôt que de montrer la Statue de la Liberté dans le port de New York, j’ai choisi de montrer l’aspiration vers la liberté.  Des  visages irradiés d’espoir . Ce sont ceux d’ immigrants arrivant à Ellis Island et levant les yeux de leur bateau vers la Statue de la Liberté .  C’est le rêve qu’ils voient devant eux et des visions immémoriales qui chantent à l’intérieur d’eux--mêmes, venues de leurs traditions de sagesse , de  leurs croyances. Des visions rêvées de  liberté  dans tous les domaines . Des visions de vie meilleure.  Dans ce film, Avram, qui représente l’oncle d’Elia Kazan , embrasse le sol en passant la douane. Kazan hésita longtemps sur cette scène, que  les critiques ont décrite comme excessive. Mais finalement ,  Kazan l’a gardée,  disant que ça c’était passé comme cela en fait , ajoutant  : «   Beaucoup de gens ne comprennent pas à quel degré de désespoir peuvent en arriver les gens  ». Singulier écho avec les évènements de novembre 2015 à Paris, où du désespoir , monte irrépressible, une volonté de reconstruction .…. Echo aussi en 2015 avec nos frères et sœurs en humanité les migrants . Nous partageons les mêmes aspirations profondes , à défaut de partager  les mêmes droits .   Nous voilà  sur un terreau initiatique commun  , celui de la condition humaine,  à toutes les époques et sur tous les continents.    


Photo extrait du film " America, America"

 Pourquoi , en conclusion, dans cette sculpture déconstruite,   cette volonté que les morceaux ne soient jamais assemblés, comme les pièces d’un puzzle géant attendant l’assemblage par quelque main inconnue  ? Pour laisser de la place à celui qui regarde, est une  première réponse  . L’art demande  de faire de la place pour l’autre , cette mise en commun   de regards  , et la liberté d’investir les blancs laissés dans l’ espace….. Une autre réponse  ,  à la lumière de la démarche maçonnique ,  sera  interrogation.   La réplique en fragments  de la Statue de la Liberté pourrait-elle un jour, être appréhendée dans sa totalité  ? Quelle distance, quelle perspective  devons-nous prendre pour y parvenir  ? Deviendrons- nous passager d’une navette spatiale , pour  prendre cette distance où du ciel nous ne verrions plus  que l’union de  tous les fragments unis en un tout petit point   ? Ce petit point  qui deviendrait à son tour invisible , au fur et à mesure de l’éloignement de la planète Terre. A son tour, la Terre  deviendrait dans l’immensité de l’espace un petit point bleu , contenant toutes nos guerres,  nos problèmes, notre grandeur, notre misère, l’art, la technologie, les civilisations, les cultures,  l’amour, la haine .

  En attendant cette avancée technologique magique , nous pouvons plus raisonnablement  , et modestement mais lentement et  sûrement , jour après jour,    élargir notre vision vers la   pleine  conscience en bienveillance envers les autres et envers soi-même .      Comme nous l’offre le travail maçonnique   à reconnaître   les dualités puis les   transmuter en énergie d’évolution vers la Lumière    : attachement/détachement, paix/conflit, lumière/ombre, famille/abandon, liberté/dépendance.….  

« Il nous faut prendre conscience de nous-même et de l’univers. Il nous faut dans la nuit, lancer  des passerelles  » écrit  Saint Exupéry en prenant de la hauteur dans son Vol de Nuit. . Chacun de nous est passeur , vers  ce  JE universel qui transcende toutes les cultures , toutes les époques,  afin de pouvoir réaliser une  Fraternité universelle dont l’être humain soit  le centre .
                                                                                
 L.L.J
27.02.2016


Retour