DES ORIGINES HISTORIQUES DU DJIHADISME DESTRUCTEUR

- N.K.  - 


A la création de l’empire omeyyade en 661, son élite arabe bédouine, ayant renoncé à ses traditions ancestrales empreintes d’idolâtrie, cherche à se donner une nouvelle culture fondée sur le Coran, avec le souci de démontrer la supériorité de l’Islam sur la religion chrétienne de l’empire byzantin, qui lui est antérieure.

Pour cela, il lui faut élaborer une philosophie fondée sur le Coran et capable de tenir tête à la prestigieuse élite byzantine.


A cet effet, les Omeyyades font appel à leurs obligés, l’élite de l’ancien empire perse[1] sassanide, soumis depuis sa défaite en 651. Elle leur recommande de puiser leurs outils de réflexion chez les « Anciens » philosophes grecs, connus pour la force persuasive de leur mode de pensée logique, dialectique et péripatétique.
 

Et, pour étudier en arabe ces ouvrages grecs, ils ont recours à des traducteurs descendant d’anciens byzantins réfugiés en Syrie et en Irak, suite aux persécutions déclenchées par l’empereur byzantin Justinien en 529 contre tous ceux qui avaient la foi monophysite[2] des chrétiens nestoriens croyant en un Dieu unique en une seule personne et non pas trinitaire, déclarés hérétiques par le 1er concile de Nicée de 325 puis par le concile de Chalcédoine de 451.


Or, cette foi monophysite les rapprochait de  l’unicité d’Allah sur laquelle insiste le Coran. En outre, étant d’origine byzantine et donc de culture grecque, ces Nestoriens connaissaient la pensée des « Anciens » Grecs[3] en ayant continué à l’étudier dans leur exil, alors qu’elle était proscrite par l’Eglise dans l’empire byzantin parce que les « Anciens », ignorant le Christ et la religion chrétienne, étaient considérés comme païens.
 

C’est donc dans l’esprit de tolérance pratiqué à Athènes par les « Anciens » philosophes de l’Antiquité grecque que l’élite omeyyade va élaborer sa propre philosophie religieuse et de vie en se mettant à la recherche de la connaissance dans la droite ligne de ce qu’un Hadith du Prophète prescrit d’aller chercher jusqu’en Chine, s’il le faut, pour accomplir l’Ijtihâd, c.à.d. le travail sur soi en vue d’accroître ses connaissances en se perfectionnant.
 

Et c’est dans cette atmosphère de liberté de pensée et de soif de connaissance, que vont éclore les échanges intellectuels au sein d’un vaste forum philosophique arabe[4]  dénommé « Kalam », ce mot désignant la parole raisonnée.

C’est ce qui va faire éclore une grande diversité d’écoles de pensée philosophico-religieuse en terre d’Islam entre le VIII°s et le X°s, époque où les Oulémas[5] d’un « Islam des Lumières » vont user de la logique péripatétique grecque pour élaborer leurs pensées dans l’analyse du Coran et des Hadiths du Prophète.


Parmi ces nombreuses écoles de pensée (« Madhhab »), c’est d’abord l’école hellénisante et rationaliste du Motazilisme[6] qui triomphe  au IX°s sous le Calife Al Ma’moun, avant d’être éliminée[7] définitivement au XII°s par la volonté politique des Turcs Seldjoukides qui maîtrisent le califat abbasside depuis le XI°s après, avoir servi de mercenaires les deux siècles précédents en le protégeant des menaces chiites. Le sultan Turc, originaire des steppes d’Asie centrale et donc sans élite intellectuelle propre pour gouverner cet immense empire arabe, va s’appuyer sur l’élite intellectuelle d’origine perse[8] pour imposer la doctrine acharite à fondement sunnite[9], en mobilisant le grand théologien El Ghazali[10] pour la prêcher à Bagdad, capitale du califat abbasside. Et c’est après cela que vont émerger les 4 écoles[11] sunnites.
 

Le sunnisme se fonde sur « Sunna », c.à.d. la ligne de conduite du Prophète, dont les actes ont valeur de loi et sont tous compilés en différents récits appelés « Hadiths » du Prophète. La Sunna, ou tradition du Prophète, comprend ses paroles, ses actes et ses pratiques propres en son temps. Et il faut bien retenir que le sunnisme considère, d’une part, que le Coran (ou récitation de la parole divine) a été révélé à Mohammed, en tant que le dernier Envoyé de Dieu, dans le but de parfaire les 2 précédentes révélations[12] divines faites à Moïse et Jésus ; et que, d’autre part, tout ce qui nous arrive ici bas est prédéterminé par Dieu et voulu par Lui souverainement (le Mektoub) sans que personne n’enfreigne Sa volonté sous peine d’aller en enfer.
 

A partir de là, comme la Révélation d’Allah s’est close avec le Prophète Mohammed, le dernier Envoyé d’Allah, le Sunnite doit perpétuer mimétiquement sa tradition de vie et appliquer la législation édictée par ses Hadiths, ainsi que par ses Compagnons et ses trois 1ers successeurs ou Califes. (NB= c’est là dessus que surgissent les grandes différences du sunnisme avec le chiisme[13], son ennemi déclaré).
 

  Des 4 grandes Ecoles de pensée sunnite, la plus rigoriste est le Hanbalisme qui est le fondement théologique de l’islamisme djihadiste d’aujourd’hui, présenté sous le nom de Salafisme. Voyons comment il fut théorisé par Ibn Hanbal au IX°s, puis interprété par Ibn Taamiyya en Syrie au XIV°s, ensuite fanatisé par Abdelwahhab en Arabie au XVIII°s, avant d’aboutir aux Salafistes du XX°s et aux Djihadistes destructeurs en ce XXI°s.


 LA BASE DOCTRINALE DE BIN HANBAL (780-855)


Le hanbalisme est issu du Madhhab fondé par l'imam Ahmed bin Hanbal au IX°s (780-855), après avoir été lui-même élève de l'imam Al-Châfi qui fonda le chafiisme. Il stipule l'origine divine du droit musulman du fait qu’il soit issu du Coran « incréé ». Les travaux de Hanbal se concentrent sur la collection, la narration et l'interprétation des Hadiths du Prophète et de ses compagnons.
 

Dans son enseignement de la recherche de solution à un problème donné, il dicte d’abord à ses élèves des hadiths choisis dans son immense Musnad[14], pour les analyser et en tirer les règles servant à y apporter la réponse. Puis, à la fin de l’exercice, il donne son opinion personnelle (Qiyas) qu’il interdit à ses élèves de noter parce que l’avis personnel ne peut pas servir de vérité absolue qui ne peut exister que dans le Coran et les Hadiths. Ce pourquoi son enseignement ne sera transmis que par les élèves de ses élèves.

La particularité du rite hanbalite (le plus rigoriste des 4 rites sunnites) est donc de ne pas utiliser le raisonnement analogique parce que la vérité ne doit se trouver que dans le Coran et les Hadiths. Aussi, ses normes juridiques sont-elles établies en fonction du sens littéral de ces 2 textes sacrés, sans recourir à la raison, ni au bon sens ni au réalisme historique.
 

Ce rigorisme obscurantiste de Bin Hanbal l’amena à se faire emprisonner par les autorités Motazilites de son époque pour avoir prôné la soumission totale au gouverneur d'une province du Califat abbasside, quel que soit son comportement envers ses sujets[15].

Sa méthodologie reposant sur le dogmatisme rejetant toute autre source de réflexion en dehors de la Sunna[16], le hanbalisme condamne toutes les innovations modernes du seul fait qu’elles ne sont pas révélées dans le Coran[17].
 

En outre, il réglemente le comportement de ses fidèles dans le plus lointain détail, jusque dans leurs pratiques sexuelles[18]. Cela contribue à rythmer la vie du croyant qui s’en remet totalement à Allah, à ce qu’il dicté à son dernier Envoyé Mohammed, venu pour rectifier les errances de foi du passé et pour tracer le vrai et juste mode de vie à pratiquer sans chercher à se permettre une opinion personnelle qui peut le mettre dans l’erreur.

Aujourd’hui, le hanbalisme règne surtout en Arabie saoudite et au Qatar d’où sont issus les financements des mouvements terroristes contemporains, par le canal de l’aumône obligatoire (Zakat) versée chaque année par les musulmans en fonction de leurs revenus, notamment par ces 2 monarchies pétrolières qui versent 2,5% de leurs recettes pétrolières, soit des milliards $.

 

L’INFLUENCE DE IBN TAYMIYYA


Ibn Taymiyya (1263-1328) est un ouléma hanbalite kurde qui combat l’invasion des Mongols par ses écrits, leur reprochant d’être des mécréants à cause de la survie de leurs coutumes ancestrales de chamanisme et parce qu’ils traitent avec les Byzantins chrétiens.

Or, à la suite de la victoire des Mongols, l’on assiste à la libéralisation de la théologie islamique. Cela amène Ibn Taymiyya plusieurs fois mis en prison, à Damas, au Caire et à Alexandrie, pour cause de rigorisme hanbalite : par exemple, pour sa fatwa de répudiation de la femme ne respectant pas la Sunna, ou pour son opposition à la nature allégorique du verset du Coran décrivant Dieu assis au-dessus de son trône[19], sujet important qui fut au cœur de nombreux débats entre théologiens musulmans de l'époque motazilite des Lumières de l’Islam.

Se distinguant par son refus de toute innovation, il affirme que la révélation au Prophète est la seule vérité parce que dictée par Dieu. C'est donc par la soumission au contenu de cette révélation dans le Coran et les Hadiths, et non par la raison, que nous pouvons connaître la vérité.
 

Ce rigorisme intransigeant amène Ibn Taymiyya à déranger les Acharites au pouvoir à son époque[20], lui valant maints procès et emprisonnements pour ses fatwas, parce qu’il refuse toujours de transiger sur ses fatwas : il préfère que ses puissants adversaires reconnaissent leurs torts plutôt que de bénéficier d'une grâce royale en échange du retrait de ses fatwas. Aussi, finit-il sa vie en prison pour n’avoir pas renoncé à sa fatwa condamnant le pèlerinage pour la visite de la tombe du Prophète, parce qu’à ses yeux, la bonne intention doit être de visiter la mosquée et non pas de vénérer la tombe du Prophète, sous peine de commettre le péché d’idolâtrie.

 Dans sa critique des philosophes, il les accuse de pratiquer une religion différente de l’Islam, la « religion d'Aristote ». Ce pourquoi il émet une fatwa les condamnant comme mécréants en leur reprochant de considérer autant les penseurs grecs Platon et Aristote que les prophètes cités dans le Coran, et d’étudier le Coran incréé avec le raisonnement péripatétique des « Anciens », des polythéistes.

A ses yeux, cela amène ces philosophes arabes à interpréter les textes sacrés non pas comme l'enseignement de la vérité de Dieu, mais comme une simple rhétorique. C’est pourquoi, dans «Réfutation des partisans de la logique», il traite d’hérétiques Farabi et Avicenne, pour avoir usé de la logique aristotélicienne comme instrument infaillible pour établir la vérité.

Il a aussi condamné certaines pratiques soufies, comme le culte des Saints et la construction de tombes pour les vénérer. Dans son ouvrage « La distinction entre les alliés du Tout Miséricordieux et les alliés de Satan », il condamne leur ascétisme mystique, parce que le but de l'homme ne doit pas être l'absorption en Dieu[21], mais sa soumission à la lettre à la volonté divine exprimée dans le Coran et les Hadiths du Prophète. C'est pourquoi il condamne les écrits d’Ibn Arabi, tout en pardonnant à ceux qui se repentent de s’être trompés, de quoi les attirer à sa foi.

Son influence ne prit une grande importance qu'à partir XVIIIe siècle, à travers le courant wahhabite, puis au XX°s à travers le courant salafiste. De nos jours, les propagandistes islamistes d’Al Qaïda, de DAESH, d’AQMI et de BOKO-HARAM dénaturent sa pensée pour embrigader des jeunes musulmans incultes et manquants d’ambition au sein de leur société, et les orienter vers l’action violente, destructrice des valeurs occidentales, assimilées à  la jahiliyya. Il faut savoir que les enseignements de Taymiyya constituent la principale source d'inspiration des wahhabites.


LA DOCTRINE WAHHABITE


La chute de l’empire abbasside eut lieu en 1258 à la suite de l’invasion des Mongols qui sont  défaits au XIV°s par les troupes turques d’Anatolie qui vont fonder l’empire ottoman en récupérer l’ensemble du monde arabe sous son autorité administrative.

Du fait de son isolement géographique et de son climat inhospitalier, la région centrale d’Arabie, le Najd, connaît, au XVI°s, la pratique croissante des razzias entre ses tribus bédouines, ce qui pousse Soliman le Magnifique d’y dépêcher une armée de janissaires pour restaurer l’ordre. Mais comme celle-ci est massacrée, cette région désertique du Najd est alors abandonnée à elle-même, ce qui favorise les guerres fratricides entre les tribus bédouines et le retour aux anciennes pratiques d’idolâtrie, de croyance dans les Djinns et dans les divinités du désert[22].   

C’est en réaction contre ce retour à l’ignorance de leurs devoirs religieux envers l’unique Allah, non associable à toute autre divinité, que l’Imam Mohammed Abdelwahhab[23] publie « Kitab-al-Tawhid » (réunification en Dieu unique), où il se donne pour mission d’éradiquer cette jahiliyya , comme l'avait fait en son temps le Prophète. Ce sera le point de départ du mouvement wahhabite.

A cet effet, il s’unit en 1744 à l'émir Mohammed Ibn Saoud, chef de tribu « al anza », qui a pour ambition de réunifier les tribus bédouines du Najd, ravagées par leurs guerres intestines. Leur pacte est conclu en 1744 sous le serment du Hadith suivant: " Le sang par le sang et la destruction par la destruction "[24]. Cette alliance du Coran et du sabre[25] permet de conquérir toute l'Arabie et les villes saintes de Médine et de La Mecque.
 

Pendant que l’Emir Ibn Saoud s'occupe de rallier les tribus contre l’empire ottoman, le Réformateur Abdelwahhab organise la communauté en nommant les juges chargés d’appliquer la Chari'a et de propager le Coran et les Hadiths dans la version rigoriste du Salafisme[26]. Il fait brûler tous les écrits des oulémas qui l’avaient précédé et il persécute tous ceux qui n'observent pas à la lettre la Chari'a. Pour l’exemple, il coupe de ses propres mains certains arbustes du désert censés abriter des Djinns, et il participe en personne à la lapidation à mort d'une parente de l'émir du Hassa‘a, pour cause d’adultère constaté par 4 témoins, conformément à la Chari'a.
 

Son fanatisme destructeur va jusqu’à faire détruire les tombes des Compagnons du Prophète, du fait que les pèlerins les vénèrent comme des idoles en y faisant des offrandes pour exhausser leurs demandes, violant en cela le principe qu’il ne doit pas exister d'intermédiaire entre le Créateur Allah et sa créature l’homme. Ceci, à la différence de la pratique chrétienne envers leurs Saints, ce pourquoi le Coran « incréé[27] » a été dicté au Prophète Mohammed, envoyé par Dieu pour corriger les dérives des religions monothéistes qui l’ont précédé. 

 

COMMENT ÉMERGE LE MOUVEMENT ISLAMISTE AU XX°s


Le dépérissement de l’empire turc au XIX° siècle va susciter l’éveil des nationalismes arabes. Pour les affaiblir, le sultan Abdülhamid (1876-1909) va prôner le panislamisme et le pieux retour à la Tradition du Prophète. C’est ce qui va animer un peu partout la flamme du Salafisme.

Cette stratégie de diversion des ennemis nationalistes de l’intérieur, à la fin du XIX°s, va alimenter les prêches des oulémas égyptiens contre l’occupation britannique, en prônant le réarmement moral et spirituel de la « Oumma Islamiyya[28] » contre la domination matérialiste des occidentaux. C’est là qu’un ouléma de l’université Al-Azhar du Caire, Mohamed ABDUH va prôner la renaissance de la civilisation arabe, par le combat contre la domination étrangère, la corruption et la division au sein de la communauté musulmane. Il se sert du salafisme[29] comme un bouclier contre l’humiliation des musulmans dans leur envie de copier le mode de vie des occidentaux. De là, au début du XX°s, ce mouvement s’étend aux universités de Tunis et de Fès en Tunisie.


Puis, suite à l’effondrement de la puissance ottomane, Saad Zaghloul crée en 1919 le 1er parti nationaliste égyptien « Wafd ». Il est suivi en 1920 par le parti nationaliste tunisien «Destour» du cheikh Taal-Bi. 

Entretemps, durant la 1ère Guerre mondiale, Laurence d’Arabie, un officier britannique, avait encadré l’armée arabe de l’émir Fayçal pour s’emparer de Damas en 1918 et proclamer l’indépendance de la Syrie. Cependant cette indépendance de la Syrie ne fut pas reconnue parce que, depuis 1916 déjà, l’Empire ottoman décadent[30] faisait l’objet de tractations de partage de ses possessions entre la France et l’Angleterre. C’est ce qui amena, en 1924, la SDN[31] à adopter le principe du « Mandat », stipulant que « les peuples qui ne sont pas encore capables de se gouverner devront être administrés par les nations avancées ». La France et le Royaume Uni, vainqueurs de l’empire ottoman, se font alors attribuer le Mandat sur ses anciennes possessions du Proche-Orient : (Syrie + Liban) à la France, et (Palestine + Jordanie + Irak) à la Grande Bretagne.
 

Parallèlement, le coup d'Etat de Kemal Atatürk créant en 1924 la République laïque turque, détrône le sultan ottoman, Calife des Sunnites. Cela pose le problème de dévolution de cette fonction entre l’émir hachémite Hussein, soutenu par les Anglais, et l'émir Abdelaziz Ibn Saoud qui l'emporte en envahissant les lieux saints[32] avec l’appui de l’imam wahhabite Rachid Rida.

Et alors, pour consoler leur protégé, l’émir hachémite Hussein, les Britanniques créent les royaumes d’Irak et de Transjordanie, en faveur de ses fils Fayçal et Abdallah, qui sont imposés à ces pays.

Puis, usant de leur pouvoir d’administrer la Palestine, les Britanniques y ouvrent la voie à l’immigration de Juifs européens, conformément à la Déclaration Balfour[33] du 2/11/1917 engageant le gouvernement britannique à offrir un foyer national juif aux sionistes européens.


C’est alors qu’éclatent les premières émeutes arabes anti-juives en 1929[34] qui vont renforcer les Frères musulmans du Caire dans leur souci de rejeter les infidèles hors de leur terre d’islam, puis attiser les nationalismes arabes de Tunis, Damas et Bagdad. Plus tard, cela va se conjuguer avec le mouvement des Oulémas d’Algérie et l’anticolonialisme de Mohammed VI au Maroc.
 

En Egypte[35], la pression nationaliste du parti WAFD accule les Britanniques à accorder une indépendance formelle en 1922, la première du monde musulman. Comme ils y installent un Roi d'Égypte d’origine étrangère, descendant de Mehmet Ali, il en résulte une instabilité politique qui favorise la création en 1928, par Hassan el-Banna[36], de l'association « Frères musulmans » (Ikhwane), opposé au parti nationaliste laïc WAFD et à la présence en terre d’Islam des « Infidèles » (les troupes Britanniques), tous deux jugés contraires à la Tradition du Prophète.

El-Banna s’érige avec véhémence contre la culturelle dominante occidentale en lui reprochant ses influences dévastatrices sur les mœurs égyptiennes, notamment en y semant la corruption et la dégradation des valeurs musulmanes. Son projet de réforme vise à réaliser une Renaissance islamique à partir de l’Egypte. A cet effet, il projette de faire de l’Islam la religion d’Etat de tout pays à majorité musulmane, de façon à encadrer religieusement l’action gouvernementale.
 

De la sorte, l’Islam ne restera plus cantonné à la sphère individuelle, mais pourra animer l’ensemble du monde musulman qui se donnera une citoyenneté commune dans l’Oumma Islamiyya. Les « Frères Musulmans » vont alors prêcher cela à travers tout le pays et se rendre populaire par leurs actions caritatives, soutenus par les « Sœurs musulmanes » qui ont été créées à cet effet en 1932. Dès lors, leur but évident sera de conquérir démocratiquement le pouvoir, face au parti laïc WAFD.

Et en 1953, le maintien des troupes britanniques étant le fait du roi Farouk, les ressentiments nationalistes font que l’armée égyptienne renverse cette monarchie impopulaire pour instaurer la République d’Egypte dont le dirigeant, Colonel Nasser, grand tribun, saura enflammer le monde arabe contre l’impérialisme occidental qui soutient l’Etat d’Israël, déclaré ennemi des Arabes.

En outre, la 2nde Guerre mondiale ayant montré l’affaiblissement des puissances coloniales faisant appel aux troupes coloniales pour les aider, les mouvements nationalistes laïcs vont fusionner avec les salafistes dans leur rejet commun du colonisateur.


QUELLE SOLUTION POUR ÉVITER DE NOUVEAUX ATTENTATS MEURTRIERS ?


Les démocraties républicaines, notamment occidentales, doivent aujourd’hui faire face à la menace terroriste composée de jeunes et petits délinquants sans passé religieux et convertis sur le tard à l’islam radical sous l’influence de quelques imams salafistes, ou par la fréquentation de sites internet. Il s’agit d’enfants égarés qui sont repérés par des « experts » qui les instrumentalisent à devenir des « djihadistes » modernes en allant s’offrir en sacrifice à Allah en Syrie, ou à leur retour de Syrie après y avoir reçu une formation au terrorisme. Ils deviennent alors des «fous de Dieu» qui acceptent de prolonger leur Djihad à leur retour dans le pays où ils sont nés ou y ont vécu en les condamnant désormais comme  « terres impies » où règne la « jahiliyya ».
 

Malheureusement, ces pays à structure républicaine, vivant en paix depuis longtemps, se retrouvent subitement démunis pour surmonter ce genre de danger provenant de jeunes difficiles à repérer, d’autant plus que la justice républicaine ne s’autorise pas à les pourchasser à titre préventif.

Devant l’ampleur de cette menace, les musulmans qui respectent les valeurs républicaines, devraient s’engager publiquement, comme tout autre républicain et comme leurs coreligionnaires anglais,  en expliquant que l’action de ces djihadistes n’a rien à voir avec le vrai Islam.

 

N.M. Kalife,
09.05.2016


[1] Elle-même convertie à l’Islam depuis la victoire des conquérants arabes sur les Sassanides en 651,

[2] Ils refusent de croire en Dieu trinitaire, associé au Fils et au Saint-Esprit, ne croyant qu’en Dieu unique en la seule personne du Père : cela les rapprochait de l’élite arabe qui n’admet pas du tout d’associer Allah à toute autre divinité sous peine du grave péché d’idolâtrie

[3] Considérés par l’Eglise comme païens parce qu’ignorant le Christ jusqu’à Thomas d’Aquin au XIII°s.

[4] à Damas sous les Omeyyades puis à Bagdad sous les Abbassides après 750

[5] Les Ulémas étaient, à l’origine, les savants de la connaissance en général,y compris religieuse et profane, avant de devenir, par la suite, les « docteurs de la foi islamique », en charge de l’interprétation des textes sacrés de l’Islam.

[6] Pour le Motazilisme, la question de la psychologie religieuse et individuelle trouve aussi sa solution : une même réalité peut être saisie à la fois par le mode de la foi et par le mode de la raison, deux modes de perception différents qu'il n'est pas possible de confondre, mais dont il n'est pas davantage possible d'éliminer l'un au profit de l'autre. Et par cette attitude rationaliste, certains de ces philosophes en Islam, en arriveront à affirmer la priorité de la raison sur la tradition religieuse. Le problème central de la philosophie motazilite sera de montrer que ses principes et ses conclusions, conduites par le seul usage de la raison humaine, sont en accord ou en totale harmonie avec les principes et les conclusions du donné révélé dans le Coran, le Livre sacré. De là, ces philosophes ont pu affirmer que la raison humaine est capable de parvenir, par ses seules ressources, à la connaissance de Dieu telle qu'elle a pu être révélée par ailleurs : c'est même, pour eux, la raison qui doit connaître Dieu, tel qu'il est en lui-même, pour que soit assurée l'authenticité de la Parole de Dieu, transmise aux croyants par l'intermédiaire de Mahomet. L'esprit humain est ainsi appelé à exercer un contrôle sur l'objet même de la révélation. De la sorte, la philosophie musulmane se dégageait de l'obédience purement théologique et pouvait prendre ainsi son essor sans recourir à l'arbitrage de la révélation et de son interprétation théologique.

[7] par le pouvoir politique du sultanat turc qui contrôla le Califat abbasside à partir du milieu du XI°s

[8] soucieuse de revanche sur leurs conquérants Arabes qui les avaient soumis en 651

[9] pour qui l’origine du droit musulman est divine parce que sa source est le Coran « incréé » de même que les Hadiths du Prophète qu’Allah a envoyé pour corriger les dérives des religions révélés à Moïse et Jésus, que les Juifs et Chrétiens ont déformées dans leurs pratiques courantes.

[10] Ghazali avait écrit « L'incohérence des philosophes » qui a imposé un tournant dans la philosophie islamique à la fin du XI°s par son rejet absolu d’Aristote, Socrate et Platon et de tout le groupe de la falsafa  ou des philosophes islamiques du VIII°s au XI°s (dont Avicenne et Al-Farabi). A ceux-ci, il reproche d’user des méthodes de raisonnement de la Grèce antique, dont les penseurs sont des non-croyants dont les idées corrompent la foi islamique.

[12] Lesquelles furent mal appliquées par les Juifs et les Chrétiens, ce pourquoi Dieu a envoyé Mohammed

[13] Certes, les chiites affirment suivre la sunna du Prophète, mais ils rejettent les 3 premiers califes précédant Ali ainsi que les compagnons du Prophète qui ont altéré la Sunna ; celle-ci n'est sauvegardée qu'à travers la législation et la pratique du 4ème Calife Ali et des imams de sa descendance qui, seuls, sont censés connaître et transmettre les enseignements du Prophète. Cette divergence est due à la différence d’interprétation d'un hadith du Prophète invitant les musulmans à « suivre sa sunna et la sunna des califes bien-guidés après lui » : les chiites estiment qu'il s'agit là des imams de la descendance du calife Ali. En outre, à l'opposé du sunnisme, le chiisme pratique la méthode du Kalam (raisonnement déductif et non soumission à la lettre des textes sacrés + libre arbitre opposé au Mektoub) et croit à un Coran créé et non incréé. De plus, pour les Chiites, l’Imam est l’intercesseur entre les mondes spirituel et temporel, entre le Prophète et les croyants, doté de la connaissance du visible et de l'invisible, et il est reconnu infaillible dans ses fatwas. Le Coran ayant pour eux un sens évident et un sens caché qu'il faut étudier, ce sont les imams qui sont chargés de les transmettre aux fidèles. Et cette importance accordée à l'imam n'a pas d'équivalent dans le sunnisme : elle explique l'organisation, la hiérarchisation et l'autorité du clergé chiite en Iran. Enfin, le chiisme attend l'arrivée du Mahdi, sorte de Messie « qui comblera la terre de justice et d'équité autant qu'elle est actuellement remplie d'injustice et de tyrannie ».

[14] Contenant plus de 30.000 Hadiths du Prophète ainsi que les opinions de ses compagnons (Sahâba).

[15] Et comme il est vénéré comme 1er fondateur de la pensée salafiste (prêchant le retour à la tradition du Prophète), c’est cette Fatwa de Bin Hanbal qui oblige aujourd’hui les oulémas d’Arabie saoudite à obéir au Roi malgré leur reproche de ses liens avec les Infidèles occidentaux.

[16] Comme le font le motazilisme (avec la pensée péripatétique) et le chiisme (avec la pensée de tous leurs chefs religieux après la mort du Prophète jusqu’aujourd’hui)

[17] D’où la condamnation du matérialisme occidental et de sa façon de vivre par les attentats du 13/11/2015 à Paris

[18] Par exemple : la femme doit couvrir son visage ; le cunnilingus n’est pas permis après la pénétration ; le sperme ne doit pas être avalé ; la masturbation est autorisée sous certaines conditions.

[19] Les théologiens mutazilites considéraient ce verset comme allégorique, ce qui signifie obligatoirement l’anthropomorphisme du Coran qui n’est donc pas « incréé » comme l’affirment le hanbalisme et Ibn Taymiyya.

[20] Les acharites sont des disciples d’El Ghazali qui avait déjà éliminé les Motazilites au XII°s parce que c’étaient des philosophes péripatétiques hellénisants, donc s’inspirant en dehors du Coran et des Hadiths du Prophète.

[21] en cherchant à se fondre en lui, donc une sorte d’assimilation du créateur à sa créature, ce qui est inadmissible et grave péché d’orgueil envers son créateur qui est au dessus de tout pour Ibn Taymiyya

[22] Comme cela se pratiquait avant la Révélation du Prophète qui lance le Djihad en 620 pour combattre la jahiliyya

[23] Fils et petit-fils d'imams adeptes de la doctrine hanbalite du salafiste syrien Ibn Taymiyya (1263-1328) qui avait résisté aux Mongols qui l’avaient jetés en prison en ayant déjà conquis la Syrie, le Proche et le Moyen Orient à la chute du califat abbasside en 1258.

[24] c.à.d. " à la vie et à la mort "

[25] A comparer à l’alliance du sabre et du goupillon, scellée entre la monarchie et l’Eglise depuis que Charlemagne (fils de Pépin le Bref, maire du Palais devenu roi de France) fut sacré empereur par le Pape en l’an 800, en récompense de sa protection de la papauté romaine, longtemps menacée par les Lombards

[26] Qui prône le retour aux sources et à l'ancienne tradition au temps du Prophète

[27] à la différence de la Bible et des Evangiles qui sont créés et donc passibles d’erreurs humaines

[28] Ou communauté musulmane du monde entier

[29] ou le retour aux pratiques de la pure tradition coranique de la vie au temps du Prophète

[30] dont on prévoyait l’effondrement à la fin de la 1ère Guerre mondiale

[31] La Société des Nations, instaurée par les vainqueurs de la 1ère Guerre mondiale pour assurer la paix dans le monde

[32] qui étaient jusque là sous administration du Sultan ottoman assumant la fonction du Calife.

[33] Lettre officielle adressée par Balfour, ministre britannique des Affaires étrangères, au Congrès Mondial Juif, stipulant : «Le gouvernement de Sa Majesté envisage favorablement l'établissement en Palestine d'un Foyer national pour le peuple juif, et il emploiera tous ses efforts pour faciliter la réalisation de cet objectif, étant clairement entendu que rien ne sera fait qui porte atteinte aux droits civils et religieux des communautés non juives de Palestine ainsi qu'aux droits et aux statuts politiques dont les Juifs jouissent dans les autres pays». (Source: The Jewish Agency for Israel). Et dans ce Mandat donné sur la Palestine, figure le texte intégral de la Déclaration Balfour.

[34] Alors qu’auparavant, il n’y avait pas de tension entre les 2 communautés juive et arabe.

[35] Elle était occupée par les Britanniques depuis 1882, à la demande du Khédive menacé par Ahmed Urabi dirigeant la 1ère révolte nationaliste égyptienne contre les Khédives, dirigeants étrangers installés par Mehmet Ali au début XIX°s.

[36]Son petit-fils, Tariq Ramadan, vit à Genève où il enseigne la philosophie religieuse panislamiste.



Retour