CULTURE  

LES CHEMINS D’ ALEXANDRA DAVID-NEEL
- L2. L -
     
Alexandra David- Neel

« Voyage» , un mot, une réalité qui revient tout au long de la vie D’ADN.    Très tôt à l’âge de cinq ans, elle fera sa première fugue   , elle ne cessera plus  de voyager – géographiquement et dans la connaissance d’elle-même et du monde . Voyages jusqu’à quelques semaines avant sa mort , à l’âge de 100 ans et demi , en 1969, où elle stupéfie le préfet des Basses Alpes en faisant renouveler son passeport ,   projetant un tour du monde en 4 CV avec sa secrétaire, Marie-Madeleine Peyronnet pour chauffeur ……

Commençant au même moment l’écriture de 4 livres à la fois . Son œuvre est multiforme , son héritage se retrouve dans les bibliothèques du monde entier , les musées, les théâtres ,  dans le nom d’un lycée, d’une station de métro, de prix littéraire  . Elle continue d’ inspirer et de  faire rêver .Son exploit - avoir été la première femme occidentale à pénétrer en 1924  dans la cité interdite de  Lhassa au  Tibet  – sera décrit durant des années dans tous les journaux à travers le monde  , elle écrira un de ses romans les plus célèbres sur lui , «Voyage d’une parisienne à Lhassa à Pied et en Mendiant de la Chine et L’Inde à travers le Thibet  ».


Cela lui vaudra la gloire  , et lui permettra en 1928 d’acheter à Digne au Sud de la France  Samten Dzong, sa forteresse de méditation  , devenu depuis la Fondation ADN que l’on peut visiter , visites  parfois guidées  par sa Secrétaire Marie-Madeleine Peyronnet . Irremplaçable visite dans cette «   maison-voyage  » dont j’ai bénéficié , touchant du regard le creux du fauteuil encore visible où ADN dormait et travaillait les dernières années de sa vie , petit creux bien imprimé encore . La force de l’esprit d’ADN  était tangible, à travers les évocations   de sa secrétaire, présentant pour nous les objets rapportés de ses voyages  , secrétaire  qui l’avait aidée ,  aimée, et continue à ce jour  à transmettre son œuvre  . Dans ce travail je voudrais  simplement , après avoir présenté quelques éléments biographiques qui m’ont semblé importants vous proposer les réflexions que cela m’a suggéré ,   et   écouter votre regard  .  
         
 I.  Les sources.

 Eloge du voyage d’abord que ce titre , en hommage au  récent remarquable travail de notre S M.M. sur la sentence de Lao Tseu «   Un voyage de mille lieues commence par un premier pas  ».   . 

ADN a dit être possédée  par l’envie de voir le monde dès son plus jeune âge .   Louise  Eugénie Alexandrine  Marie David est née à Saint Mandé, en 1868. Son père était instituteur et journaliste , sa mère native de Belgique , pays vers lequel son père , et sa famille avec lui,  avait auparavant été proscrit comme condamné politique . Déjà dès qu’elle avait pu marcher , elle était partie explorer  au-delà des limites de sa cour , et elle se souvenait de s’être échappée dans la rue lorsqu’elle avait deux ans . A cinq ans, elle échappe à la surveillance de sa gouvernante dans le  Bois de Vincennes. Se perdre ne lui fait pas peur , il lui faut juste voir de plus près ce qui se cache derrière tel bosquet , telle clairière .  Au poste de police où l’a amenée un gendarme , outrée qu’on lui barre ainsi la route , elle expliquera à sa gouvernante qu’elle cherchait son arbre à elle . Dans son livre «   Journal de voyage   » de 1904 à 1917 , elle écrit le 10 avril 1915 au monastère de Lachen , au Sikkim   :

«  Je détonne dans le monde civilisé…. Toute petite, j’étais déjà comme cela. J’ai de l’atavisme de nomade asiatique dans les veines, c’est certain. …. Dans la mémoire de mes cellules chante un passé qu’illustrent poétiquement ces vers  :

Au pas lents des chevaux
Par les monts, par les vaux
La caravane passe  !
Où va-t-elle en rêvant  ?
Où s’en va la poudre au vent  ?
Mais toujours en avant
Et vers l’espace  !


ADN continue en disant qu’elle se souvenait de ces vers en marchant des jours au pas lent des yacks dans les steppes « dans un décor immense comme celui de l’Océan.Il semblait qu’on n’allait nulle part et que l’on ne se sentait aucun besoin d’arriver quelque part. A quoi bon  !  »

Plus tard , elle vivait comme  une perte de temps et avec tristesse  les longues vacances oisives prises par sa famille , ayant le sentiment que sa jeunesse s’écoulait «   vide, sans intérêt, sans joie  ». 

  A 15 ans, elle  parcourt à pied la côte belge, passe en Hollande, s’embarque pour l’Angleterre , épuisant le contenu de sa bourse de fillette .

A 17 ans,  de Bruxelles, elle monte à bord d’un train se dirigeant vers la Suisse ,  réussit à s’aventurer jusqu’au col du Saint Gothard , puis au lac Majeur en Italie , où sa mère vient la chercher . En 1888, elle convainc ses parents de la laisser partir à Londres , où elle veut vivre sa passion – l’étude des philosophies orientales – avant d’entreprendre un premier voyage aux Indes . A Londres elle se lie à des groupes ésotéristes , théosophiques en particulier , découvre les doctrines orientales et surtout le bouddhisme qui résonne immédiatement en elle . Elle trouve trop fantaisistes les traductions de ces milieux théosophiques et pour décoder elle-même les textes sanskrits s’inscrit à des cours de cette langue avec un sanskritiste.   

En 1889 Alexandra  a 21 ans, l’âge légal  de la majorité . Elle va habiter  à Paris, où elle suit des cours  à la Sorbonne en auditeur libre  ainsi qu’au Collège de France et aux Langues Orientales ,  et elle passe des heures dans ce temple du savoir et de la connaissance , le musée Guimet des Arts Asiatiques – là où dira-t-elle «   ma vocation est née  ».  C’est là où elle devient une des premières femmes bouddhistes de France .
Alexandra Myrial
Sa soif profonde de connaître ces pays par le voyage est enfin exaucée  lorsqu’elle part pour Ceylan et les Indes après avoir reçu un héritage de sa grand-mère. Les années qui suivront elle subviendra à ses besoins en étant chanteuse d’opéra sous le nom de scène Alexandra Myrial.  La compagnie se déplacera dans plusieurs des colonies françaises  lointaines de l’époque , dont l’Indochine .  Alexandra  chante   à Hanoi et à Haiphong en 1895 avec grand succès , et surtout ,  forte de ses études précédentes  en France et en Angleterre, elle découvre , et fera partager par ses écrits   ses connaissances des différents  courants du bouddhisme dans les Himalayas et des populations qui y habitent .  Cantatrice, oui, mais cantatrice bouddhiste  .  Après le Hinayana, Petit Véhicule, à Ceylan ,  voici en Indochine le bouddhisme du Grand Véhicule qu’elle côtoie, de canon sanskrit , le Mahayana. C’est celui qu’elle retrouvera plus tard au Tibet, en Chine, en Corée et au Japon   .  Elle consacre ses rares loisirs dans les temples bouddhistes de Haiphong .   Forte de cette nouvelle expérience et riche de ces enseignements, elle se rend la veille de son départ d’Indochine  dans le temple principal de Haiphong , comme elle l’a déjà fait quelques jours plus tôt à Hanoi, pour implorer les divinités du Dharma, afin qu’ils lui donnent la force de poursuivre sa quête spirituelle et humaine , car elle se sent de plus en plus appelée par le Bouddha. 

Dans son livre «   Le modernisme bouddhiste et le Bouddhisme du Bouddha  », 1911, réédité en 1977 sous le titre «   le Bouddhisme du Bouddha  », elle reprendra ce qui fut à l’origine de la quête spirituelle du Bouddha  : les  visions de la maladie , de la vieillesse, de la mort , et de celle d’un nomade à la recherche de la vérité . Et la source  de toutes les expériences de souffrance et d’insatisfaction  , la théorie de  l’ignorance  . 
C’est dans le même livre qu’Alexandra parlera indirectement de  son union libre avec un certain Monsieur Myrial ,   qui l’accompagne comme pianiste et compositeur  dans sa tournée de cantatrice en Indochine , et avec qui elle décide de vivre à Paris .

Il s’agit de Jean Haustont,    belge, anarchiste, théosophe, amis des frères Reclus . Qu’importent les ragots, les médisances, les insultes . Alexandra partage avec le géographe anarchiste  Elisée  Reclus, grand ami de sa famille  - son père spirituel en quelque sorte -  et avec  son frère Elie , une conviction, celle du  refus de s’enchaîner par le code civil.   Cette union deviendra de plus en plus hypothétique , et en 1900 alors que Paris s’apprête à accueillir l’Exposition Universelle  ,Alexandra repart seule pour une tournée de chant accompagnée de l’ami  qui le la quitte jamais depuis son enfance  : lire. 

Philippe Néel
Elle rencontre à Tunis Philippe Néel , homme cultivé ,  ingénieur et épicurien et l’épouse en 1904 ,  choisissant de garder son nom de jeune fille à côté de celui de son époux, pratique relativement rare à l’époque . Son père  accorde sa main à Philippe Néel , non sans s’étonner au plus haut point de la décision de sa fille .  Alexandra écrit d’ailleurs dans une lettre à son mari  deux mois après leur mariage  :

 « Ce fut une folie sans doute mais elle est faite. La vraie sagesse serait d’organiser maintenant notre vie en conséquence , telle qu’elle peut convenir à des êtres de notre tempérament.  »  
 La suite prouvera la réalisation de cette intention car  le couple restera uni en amitié  . Ils passeront des années séparés par  leurs  voyages et choix de vie , mais  l’existence d’une riche correspondance entre eux qui ne cessera qu’avec la mort de Philippe en 1941 témoigne de cette intelligence et volonté de rester des amis  qui  se laissent libres d’investir leurs chemins de vie respectifs.
     
  En 1911, Alexandra quitte cette vie qui l’étouffe et rejoint les Indes qu’elle avait déjà visitées lors de deux précédents voyages , 20 ans auparavant . Son voyage est alors subventionné par trois ministères français pour 18 mois d’études  en Asie . Il durera près de 14 ans, et son mari ne la reverra qu’en 1925  .

Elle a déjà acquis un certain renom en France en tant qu’autorité sur les religions orientales , et a donné des conférences sur le sujet qui lui ont rapporté des fonds . A Pondichéry elle rencontre Sri Aurobindo Gosh, un ancien activiste qui a milité pour l’indépendance de l’Inde, devenu chef spirituel. En matière de rayonnement , Alexandra en impose à tous ses interlocuteurs. Une femme blanche, voyageant seule , et lisant le sanskrit dans le texte a de qui étonner en Inde . Partout elle est prise en considération par les hindous, elle connaît un moyen imparable d’amorcer la conversation avec ses voisins de train  : sortir la Bhagavad-Gita de son sac. Elle tombe souvent sur des brahmanes qui lui font rencontrer des philosophes ou des gens lettrés , sa réputation commençant à circuler parmi les religieux hindous , des adorateurs de Vishnou l’invitant à se joindre à eux pour devenir yogi. Ce qui impliquerait de méditer nue sous un arbre pour atteindre l’illumination…Poliment elle décline leur proposition tout en se sentant honorée par elle.


Aphur Yongden
Durant 14 ans, elle effectuera une odyssée à travers l’Extrême-Orient au cours de laquelle au   Sikkim,  le souverain lui donnera un aide , un jeune moine de 14 ans , Aphur Yongden, qui deviendra par la suite son compagnon de voyage et   fils adoptif. Ensemble ils voyageront à travers l’Inde, le Népal, la Birmanie, le Japon, la Corée, la Chine, et rentreront deux fois clandestinement au Tibet . Son exploit , pénétrer en février 1924 dans la ville sainte de Lhassa , assurera sa renommée en Europe et aux Etats-Unis, fera  d’elle une icône  . Quelques repères  m’apparaissent  significatifs  dans la vie d’ADN  entre 1911 et sa mort.  La rencontre en 1912 avec le Gomchen de Lachen – ascète ermite - qui accepte de repousser sa retraite  pour la prendre comme disciple-élève. L’ermitage himalayen durera deux ans et demi, le Gomchen la fait progresser en tibétain et elle lui apprend l’anglais en retour . De lui, elle tire un enseignement oral inestimable, celui du bouddhisme tantrique . Ses progrès d’orientaliste sont incomparables  :
«   Cette vie rude me plaît.  Le bouddhisme ne renonce qu’à ce à quoi il ne tient  plus parce qu’il en a mesuré le vide, le néant.  ».

ADN est expulsée du Sikkim par les autorités britanniques en 1916,  pour s’être rendue au Tibet sans autorisation et y avoir été reçue avec tous les égards  .Elle se jure de devenir la première femme occidentale à pénétrer dans Lhassa , la cité interdite . Entre conférences et itinéraires qui la mènent jusqu’au Japon, elle dit son ennui existentiel . Le Tibet ne quitte plus ses pensées , elle doit y retourner et choisit pour cela le chemin le plus long et le plus sûr, par la Chine.  En 1918, ADN et Yongden arrivent sains et saufs au grand monastère de Kum Bum au nord est du Tibet . Pendant 6 mois, ils ont traversé près de 3000 kms,  en évitant de justesse les brigands, le dénuement , les maladies et les absurdités administratives.  . En 1921, ils quittent Kum Bum et pendant 3 ans vont arpenter  les contrées sauvages  de l’ouest de la Chine, aux frontières de la Mongolie et du Tibet interdit.

Elle parviendra à Lhassa en février 1924 incognito , déguisée en mendiante . Alexandra a acquis une connaissance solide des moeurs, habitudes et superstitions du pays , celles des paysans, des brigands, des lamas ou des ascètes. Sa détermination, son sang-froid, son courage face au manque absolu de confort , au risque de mourir de froid , de faim, de maladie, de blessure, d’épuisement, parachèvent son «   équipement  » spirituel. Ils entrent dans Lhassa protégés par une tempête de sable qui les rend invisibles aux regards extérieurs , resteront deux mois dans cette cité puis ils partent comme ils sont arrivés, sans faire de bruit. L’aventure est terminée ,  et en 1925 Alexandra et Yongden arrivent dans un pays inconnu, la France des années folles , où un ouragan médiatique va les envelopper.  Articles, livres, conférences, se succèdent. ADN achète à Digne une maison qu’elle baptise «   forteresse de méditation  » , Samten Dzong.

Elle et Yongden retournent en Chine à bord du Transsibérien , pour y rester toute la durée de la guerre sino-japonaise.    Dans les marches tibétaines, bloqués durant neuf années, ayant perdu leurs bagages dès le début des hostilités ,  ils continuent de travailler sur divers ouvrages sous les bombardements , dans un froid rigoureux, la famine et les épidémies. 

En 1941, elle apprend la mort de son mari . Elle écrit  : 
« J’ai perdu le meilleur des maris et mon seul ami  ».

En 1946, elle et Yongden s’envolent pour de bon pour la France pour l’aventure sédentaire à Digne  . Les voyages géographiques sont terminés, pas ceux de l’esprit. En 10 ans, elle écrira neuf livres .

Le décès brutal de Yongden  en 1955 , son fils adoptif ,  va la faire vaciller .

Madeleine Peyronnet
  Pour Alexandra qui a 86 ans , tout s’effondre autour d’elle , durant 4 ans elle erre d’hôtel en hôtel et c’est ainsi que Marie- Madeleine Peyronnet entrera dans sa vie  pour une visite de courtoisie qui devait durer une heure et qui finalement se sera prolongée de 10 ans . 10 ans comme dame de compagnie , secrétaire, infirmière , bonne à tout faire, chauffeur et confidente , et ultime compagne .   Auteur d’un livre sur cette  expérience unique de vie avec ADN , responsable de la fondation des ouvrages posthumes et de la Fondation ADN . Parmi les dernières paroles d’Alexandra  , rapportées par  Marie-Madeleine Peyronnet , j’ai choisi  deux citations , la première pour  la lucidité  qu’on y entend  sur elle-même:

Marie-Madeleine Peyronnet se rappelle: «Je lui ai lancé un jour de colère  :Madame, je dirai au monde que vous étiez un Himalaya de despotisme!»
Elle m’a répondu  : « Je sais que je peux compter sur toi . Tu diras la vérité. Tu ne me feras pas passer pour une gâteuse, une doucereuse!» 

La deuxième pour ce qui y apparaît de curiosité,d’étonnement  philosophique , de curiosité joyeuse pour la vie, pour cette jeune vieille dame de 100 ans:

«   Je sais … que je ne sais rien, et que j’ai tout à apprendre .  ».

Auteur de 27 ouvrages,  journaliste , exploratrice , orientaliste , Alexandra est tout cela . Théosophe,  bouddhiste , libre-penseur  ,féministe  .   Son influence est reconnue , en France et à l’étranger . Ses écrits ont influencé les écrivains de la beat generation , comme Jack Kerouac et Allen Ginsberg , ainsi qu’Alan Watts qui a popularisé la philosophie orientale en Amérique.  En 1973, les cendres d’ADN furent dispersées dans les eaux du Gange à Bénarès par sa secrétaire  , 4 ans après sa mort. Elle attendait la mort avec curiosité , comme la dernière aventure à vivre dans cette vie . J’ai trouvé dans cette vie plusieurs  résonances avec la démarche maçonnique , et ai découvert au fil des recherches qu’elle venait d’une famille par son père qui avait toujours évolué dans la sphère maçonnique .

  Louis David  son père participait régulièrement aux travaux de la Loge des Enfants de la Loire à Tours, et son grand-père lorsqu’il était officier de l’Empire , à ceux de la Loge de la parfaite Union fondée en 1802. Alexandra était  de culture maçonnique , nourrie  de l’esprit d’analyse et des théories progressistes de la seconde moitié du 19° siècle . Son père spirituel le géographe et anarchiste Elisée Reclus était Franc-maçon , soutenu au sein de  l’U.L.B.  par les membres de la Loge les Amis philanthropes, à l’origine de la fondation de l’université bruxelloise et dans leur grande majorité des libres penseurs.

Alexandra a donc cette  liberté de penser cultivée par sa famille biologique et spirituelle , qui lui a transmis cet idéal de réformer l’humanité, pacifier la société , faire advenir l’égalité homme-femme. Elle a aussi en elle une conscience politique générée par une culture familiale  : à 3 ans,  son père l’emmène voir les cadavres contre le mur des Fédérés au pied du Père-Lachaise. Il tient à montrer à sa fille la barbarie humaine telle qu’elle est et l’image marquera la petite même si elle n’en comprend pas toute la portée.


Annie Besant  -  Maria Deraismes

  Les théosophes de la société théosophique dont elle est membre depuis 1888   vont nouer des alliances avec la Franc-Maçonnerie , rapprochement initié par la militante socialiste et  féministe  Annie Besant , qui créera à Londres  en 1902  la Loge Human Duty , et marquera profondément le Droit Humain britannique , puis sur une voie spiritualiste particulière, créera des Loges en Inde , à Bénarès et à Lahore .   20 ans plus tôt, Maria Deraismes  , co-fondateur du DH avec Georges Martin , avait été la première femme à être initiée dans la Loge les Libres Penseurs du Pecq  . C’est dans ce contexte compliqué qu’Alexandrine David est initiée à la Grande Loge symbolique Ecossaise . Elle est élevée en 1903 au 30° degré du REAA .    Alexandra a peu parlé de ses  engagements maçonniques  , mais le témoignage de ses engagements  apparaît dans ce qu’elle considérait comme  son testament spirituel , toutes les idées de sa jeunesse de son traité anarchique  Pour la Vie   écrit en 1898  et qu’elle soutiendra avec force  jusqu’au bout , avec une intégrité entière dans sa vision intérieure et extérieure . Chaque chapitre y traitait d’un thème de société, associé  à une  réflexion   philosophique sur le sens de la vie .   Alexandra Franc-Maçon connaissait  l’infinie supériorité de l’exemple sur le prêche  .   Il ne fait nul doute qu’elle était à la fois  éveilleur , et  veilleur au créneau.  

 II.  La part de mystère

Plus personnellement , je me suis sentie très proche de la part de mystère évoqué par ADN sur ses origines  . Dans une lettre à son mari en 1917, ADN évoque une arrière-grand-mère asiatique ,  du côté maternel, ce qui pourrait d’après elle expliquer son envie d’Asie et son penchant pour le nomadisme.

« D’être née de gens paisibles comme mes parents, d’avoir été élevée pour être paisible comme eux, d’avoir vécu dans les villes d’Occident depuis si longtemps , rien n’y fait …. Mon home est ailleurs .  »

Un biographe d’ADN évoque lui une autre interprétation de la part de mystère  dans ses ancêtres.  Il apparaît d’après des archives que la grand-mère  d’ADN était une enfant abandonnée , recueillie  à l’hospice dans une niche en 1809   sous le nom de  Catherine Oreille, puis adoptée dans une famille de Louvain  . Cela résonne avec ma propre histoire, car mon arrière-grand-mère était elle aussi une enfant abandonnée , et recueillie à sa naissance   dans une famille d’accueil. Sûrement  lorsque l’enfant en question réussit à grandir et à devenir fort, à vieillir jusqu’à un âge avancé   en dépit de toutes ces circonstances adverses depuis sa naissance ,  cela crée une mythologie familiale qui fait rêver les descendants . En tout cas, même s’il apparaît a posteriori qu’il n’y a  aucune filiation directe entre ADN et l’ancêtre dont elle parle ,  l’envie d’ailleurs est  profonde pour elle  , le penchant pour le nomadisme , le goût du vaste monde et  le mystère des origines reste inexpliqué tout autant que puissant.
   
L’histoire pourrait s’arrêter là, ce ne serait pas rendre justice à ADN , infiniment  plus humaine et plus touchante finalement  que tous ces exploits  héroïques ne le laissent penser.  Je suis allée chercher  ce qui émanait d’une telle vie, d’une telle œuvre, quelles qualités, quelles manifestations   de ce que l’on peut nommer peut-être l’âme d’ADN  selon la définition de François  Cheng  - la communion instinctive avec une certaine forme de transcendance – âme  que d’anciennes  traditions  à  d’autres époques et  sur d’autres continents ont  nommé  aum , pneuma, ou qi.
 
 III. Quelques mots clés me viennent à l’esprit.
 
Tout d’abord, le mot SOLITUDE . La solitude de l’être sur le chemin initiatique, où nous sommes plongés dès le Silence du Cabinet de Réflexion , assis devant un crâne et une bougie à la flamme vacillante , réfléchissant par nous-même au sens que nous voulons donner à notre vie désormais . Les épreuves que nous traversons , allégories de ce que nous aurons à vivre ensuite plus tard  dans notre chair sur le chemin d’initiation . La voie Royale se parcourt à pied et en solitaire , comme ADN dans les Himalayas et sur ce chemin de montagne altière dans le silence de la nuit pure ,   même si nous avons les conseils éclairés de guides , à un certain moment de l’avancée , il nous faudra  apprendre à devenir ce que nous sommes et à être seul .  ADN était une telle personne, de cette belle solitude d’esprit libre,  pratiquant l’esprit critique dans tous les domaines, allant contre le politiquement correct , le religieusement correct parfois au sein des différents groupes bouddhistes , les personnes qu’elle croisait sur sa route . Les maîtres spirituels ne s’y sont pas trompé, qui l’ont invitée à séjourner avec eux, à parler philosophie avec eux au plus haut niveau . 

Dans un ancien rituel , il est dit qu’Hiram, l’architecte du temple de Salomon , « n’avait jamais connu d’autre maître que la solitude  »  . Une sentence bouddhiste dit  : « Si tu rencontres le Bouddha, tues-le  ». Belle solitude donc ,  solitude paradoxale dans notre démarche maçonnique puisqu’elle est intimement lié à «avec les autres  ». Comment devenir ce que l’on est seul et avec les autres, voilà qui  peut se résoudre  par la grâce de ce petit «   et  » . C’est la qualité même de la démarche ternaire  vivante  que cet équilibre toujours à renouveler entre soi et les autres  , toujours à conjuguer entre être solitaire et être solidaire , vie ésotérique et vie sociale .   La Lumière ne resplendira entièrement qu’au bout du chemin.   
 
    Le REVE est un autre leitmotiv.   ADN rêve et  fait rêver . Toute jeune, elle est attirée par la lecture, surtout  celle des romans de Jules Verne dès l’âge de 7 ans  .  Elle rêve en contemplant un atlas offert par son père à l’âge de 6 ans. Au même âge, elle découvre ce qu’elle appelle son «   âme jaune  » à l’occasion d’un plumier chinois  offert par sa mère.

De retour d’une traversée de l’Himalaya de l’Inde au  Tibet en 1912, elle écrit à son mari: 

« Tu ne sais pas, la hantise du retour me vient. J’aurais souhaité aller plus loin vers le coeur du Tibet , mais puisque cela était impossible il me semble que cela n’a plus d’importance. De retour dans l’Inde je vais me reprendre et me ressaisir. Pour l’instant , je reste ensorcelée, j’ai été au bord d’un mystère. ……Oui , je vais rêver longtemps, toute ma vie, et un lien restera entre moi et cette contrée des nuages et des neiges.»

Plus tard, elle fera rêver ses lecteurs par ses écrits sur ses voyages initiatiques  au Tibet. Car l’appel de cet ailleurs féérique qu’elle finit par rencontrer est si fort et si intime qu’il finit par se doubler d’un voyage au fond de soi-même, devenant un véritable voyage initiatique conduisant ADN à la transformation personnelle . C’est au Tibet , aussi bien par l’éblouissement que lui procurent les paysages grandioses  qu’elle parcourt que par la découverte de la philosophie et des pratiques lamaïstes apprises en cours de route qu’elle croit avoir trouvé la place qui lui correspond en ce monde. Par un travail de mimétisation – elle se déguise en mendiante tibétaine - l’orientaliste de terrain , devenue l’exploratrice de la dernière terre encore presque  vierge devient aussi l’ethnographe qui pratique l’exercice de la curiosité pour les   autres .   

C’est une véritable aventure de l’altérité et de l’errance . Avec le prix Nobel de littérature attribué en 2016 à Bob Dylan, un regard nouveau est porté sur ces errants sublimes qui ont étendu la vérité poétique des choses  et nous inspirent à continuer à rêver, à demeurer vivants  . Comme nous l’a rappelé  le poète Patrice de La Tour du Pin:

«  Tous les pays qui n’ont plus de légende
Seront condamnés à mourir de froid.  »

Le rêve chez elle est toujours souché dans la réalité et l’aventurière a les pieds sur terre . Pour parvenir à pénétrer dans la cité interdite de Lhassa, elle  se déguise en mendiante tibétaine , mais sous ses vêtements elle cache lingots, pièces, pistolet et boussole .  

Un rapprochement est à faire ici entre l’aventure d’Alexandra vers Lhassa et l’aventure  de Marc Boulet , journaliste indépendant du 20° siècle, qui s’est fait passer pour un intouchable  pour connaître de l’intérieur  leur condition en Inde et qui lui a vécu l’aventure sans  filet  . Même si  dans les deux cas , le but du déguisement est de devenir invisible, de se fondre en apparence  dans l’altérité , dans le cas d’Alexandra le déguisement est un chemin pour marcher ,  en passant par l’appel d’un ailleurs asiatique, vers   la connaissance de l’être humain.
  
Un troisième mot est TRAVAIL. Non pas le travail vu à travers  l’étymologie latine de «tripalium  » qui  suggère la contrainte, voire la torture . Mais celui , en remontant aux origines, d’une possible étymologie de «  work  » en anglais , qui dériverait selon certains de «  karma  » en sanskrit . Un mot qui nous rapproche des notions telles que «   œuvres, actes, volonté, détermination  ».  Nous voilà de retour aux origines par le biais de l’étymologie , le travail ainsi pensé s’inscrit dans un projet , de soi-même pour soi-même, et de soi-même avec et pour les autres . ADN est une oeuvrière . Elle est toujours dans une pensée critique, en mouvement, créative, dans la transmisssion . Elle aborde toujours les situations frontalement sans se dérober , ne reste pas figée sur ses certitudes, elle interroge ses pratiques , les modifie pour rester fidèle à son intégrité intérieure , au risque du désenchantement . Par exemple lorsqu’elle arrive enfin à Lhassa la cité interdite , c’est la déception qui s’installe dans son esprit et elle écrit  dans une lettre à son mari en 1924:

«   …. Ville … sans grand intérêt. Je suis rassasiée des visites aux lamasseries…. En ville, les boutiquiers , en fait d’objets exotiques, étalent des piles de casseroles en aluminium…. C’est plutôt déconcertant. » 

  Lorsqu’ADN se retrouva paralysée par les rhumatismes , les dernières années de sa vie , elle a continué ses voyages initiatiques , elle travaillait 16h par jour à n’importe quelle heure du jour et de la nuit.  . La sédentarité était son dernier et douloureux défi, pour elle grande voyageuse, qui avait tant marché  sur les chemins d’Asie.  Elle a réussi à le relever.   Elle avait fait l’apprentissage du détachement lorsqu’elle avait passé deux ans de méditation dans une grotte auprès de l’ermite-ascète le plus connu du Sikkim, le Gomchen de Lachen.  Et la devise de ses 20 ans « Marche comme ton cœur te mène et selon le regard de tes yeux »  était toujours vivante en cette jeune centenaire…..

 Le véritable sens des voyages n’est-il pas dans le parcours et non pas dans le but atteint  ? Les chemins d’Alexandra sont ceux chantés par  le poète Antonio Machado :

«   Voyageur, il n’y a pas de chemin
Le chemin se fait en marchant……  »

  Ils nous inspirent pour continuer à rêver la tête dans les étoiles et les pieds sur terre  dans notre monde incertain et chaotique …..    ADN a rejoint le grand corpus du Maître collectif, qu’est le créé de tous les  hommes et de toutes les femmes dont nous recueillons l’héritage respectueusement et avec tendresse.

  L2.L

LUM.VN le 28.01.2017


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