CULTURE  

C’est moi c’est l’Arménien…

- L.Z -
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"Longtemps on m'appela l'Arménien sans vraiment situer ce pays où, depuis 3000 ans, mes ancêtres s'accrochèrent à leur terre malgré massacres et persécutions en espérant, chaque fois, que c'était la dernière fois." Ainsi débute le film Mayrig du cinéaste français Henri Verneuil, né Achod Malakian, rescapé du génocide de 1915 et débarqué à Marseille avec sa famille. 
 
Je pourrais reprendre cette phrase à mon compte tant je mesure au quotidien que mes interlocuteurs connaissent somme toute assez mal les Arméniens. Alors pour compenser, tourne le manège à clichés :
T’es Arménien ?, tu dois aimer Aznavour! Alors certes, j’aime Aznavour, mais c’est un peu court ! Et si j’adule l’artiste, c’est moins pour ses origines que pour son talent, comme je crois beaucoup de monde sur cette planète. Et confidence pour confidence, je ne vous cache pas mon désarroi, ma perplexité et mon affliction devant les déhanchements éhontés, faussement écervelés et assurément dévêtus d’une Kim Kardashian…eh oui…Kim Kardashian…Elle est, outre-Atlantique, ma jumelle en arménité ! On n’est jamais trahis que par les siens…
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La France compte près de 600 000 citoyens d’origine arménienne ; j’en suis un. Tous sont "Les Restes de l'épée" (kiliç artigi). En Turquie cette glaçante expression, « les restes de l’épée », désigne, jusque dans la bouche d’Erdogan, les Arméniens rescapés du génocide ou islamisés de force. « Les restes de l’épée » : je ne vous fais pas de dessin. Ce génocide qui décima à partir de 1915 les ¾ de la population arménienne est nié par l’Etat turc. Les Arméniens rescapés se trouvèrent apatrides, c’est-à-dire dépourvus de nationalité. Apatride : le terme ne vous est pas inconnu puisqu’il a resurgi de sa boite à oubli à la faveur du débat sur la déchéance de nationalité de 2016. 

 
C’est ainsi qu’au début des années 20, des milliers d’Arméniens débarquèrent à Marseille, le plus souvent placés par le BIT dont le premier président était un Français, Albert Thomas, un proche de JeanJaurès. Ils débarquèrent pour travailler dans les industries qui manquaient cruellement de bras après la grande boucherie de la guerre de 14-18. La France était d’une certaine façon toute désignée pour les accueillir en raison du mandat exercé au nom de la SDN sur la Syrie et le Liban. Les déserts de Syrie, ceux-là mêmes qui nous ont été donnés à connaître à l’occasion de la lutte contre l’EI constituèrent les territoires de déportation des cohortes arméniennes, et la ville Deir-es-zor leur lieu de destination finale.
 
Et depuis leur arrivée dans les années 20, l’histoire des Arméniens de France, félicitons-nous en, est d’abord l’histoire d’une intégration réussie. 
Mais de fait qui sont les Arméniens ? 
 
Tout d’abord c’est l’un des plus anciens peuples connus, dont les traces remontent à près de 3 000 ans. Deux de ses emblèmes sont la grenade et le mont Ararat où s’échoua d’après la légende l’arche de Noé.
 
C’est ensuite, au plan démographique, ça l’a toujours été, un petit peuple. Entre 8 et 10 millions d’Arméniens vivent dans le monde dont moins de 3 millions en Arménie. Et c’est là un autre fait significatif : en raison des vicissitudes de l’histoire mais aussi de leur capacité à s’intégrer tout en conservant leur identité religieuse, linguistique et culturelle, les Arméniens forment principalement un peuple diasporique. 
 
La langue arménienne est un rameau isolé des langues indo-européennes et dispose d’un alphabet propre, composé de 38 lettres, dont vous avez un exemple de calligraphie sur la dalle du hall du GO.
 
Les Arméniens sont le premier peuple à avoir embrassé la religion chrétienne comme religion d’État, ils ne sont donc pas les inventeurs de la laïcité ! et sont des chrétiens d’orient. 
 
Géographiquement, le peuplement arménien est situé au carrefour de plusieurs civilisations ou empires, depuis la plus haute antiquité jusqu’à l’époque contemporaine. Si cela n’a pas été bénéfique, doux euphémisme, au maintien d’un Etat fort et pérenne, il en a résulté un trait qui je crois caractérise bien les Arméniens : l’ouverture et le contact à l’autre, quand bien même ce contact put s’avérer rugueux. 
Et comment ici, à S.A, ne pas céder à la tentation de vous livrer l’avis du philosophe sous l’égide duquel est inscrit le signe distinctif de notre atelier, Emmanuel Kant lui-même, dans son ouvrage Anthropologie du point de vue pragmatique (Anthropologie in pragmatischer Hinsicht) :
« Chez les Arméniens on rencontre un esprit d’entreprise tout spécial qui les a conduits des confins de la Chine jusqu’à la Guinée. Ce peuple intelligent et laborieux (…) devient une occasion de paix parmi les peuples qu’il rencontre sur son chemin. »

Si Emmanuel Kant l’affirme, je me garderais bien de le contredire!

 
Et de fait, placée sur la route de la soie, l’Arménie a longtemps été un pivot pour les échanges commerciaux entre l’Asie et l’Occident chrétien. On trouve dès le Moyen-âge des traces de leur présence tout le long des grandes villes étapes des routes de la soie alors inconnues de l’Occident et jusqu’en Chine, voire Singapour, mais aussi en Inde et dans l’actuelle Birmanie. Au proche-Orient la présence arménienne épouse au fil des siècles le développement territorial de l’empire ottoman (Egypte, Syrie, Liban, Irak, etc.). L’actualité récente aidant, je souligne une présence plus ancienne encore dans un lieu chargé de symbole pour la première nation chrétienne de l’histoire, celle en terre sainte, au point qu’un des quatre quartiers de la vieille ville de Jérusalem se dénomme le quartier arménien et que les prêtres arméniens sont gardiens du Saint-Sépulcre aux côtés des orthodoxes grecs, des latins et d’autres églises. 
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Le titre de ma planche m’a été soufflé par notre VM : c’est moi, c’est l’Arménien, en  hommage à la chanson de Reggiani : « l’Italien ». C’était un clin d’œil, un clin d’œil amusant ; un clin d’œil toutefois, car le fait est que je ne suis pas Arménien. Je suis Français. Citoyen français. Français d’origine arménienne. Et tout le nœud est là ! 
 
J’ai, ce qu’il convient d’appeler, une double culture ou une double mémoire. Je mets d’emblée des bémols sur le terme « double culture » car si les premiers Arméniens arrivés en France étaient par définition des étrangers, de culture arménienne, leurs enfants, de la deuxième génération pouvaient légitimement se réclamer d’une double culture : arménienne dans le foyer familial et française dans la société. Pour ma génération, employer le terme de double culture est excessif : l’intégration, voire un degré élevé d’assimilation pose que je suis de culture française sauf à usurper des atours qui ne sont pas les miens. Et en même temps, mon arménité est consubstantielle de mon identité et de mon être, quoique difficilement définissable et je vais emprunter les mots du géopoliticien Gérard Chaliand pour exprimer ce sentiment :
 
« La mémoire de ma mémoire n'est pas ce que j'ai vécu mais ce dont j'ai hérité. L'écho d'un passé. Elle est la partie immergée de mon histoire. L'amont nocturne de ma saga. Le caillot que j'avais dans le poing au jour de ma naissance et dont, enfant, on m'a transmis la tragédie».
 
Lors de mon passage sous le bandeau question m’a été posée de savoir ce que le fait d’être Arménien m’apportait. Étrange question en vérité. Mais, dans l’abracadabrantesque exercice du bandeau j’ai répondu tout à trac, sans l’avoir théorisé, comme sorti de mon inconscient, qu’être Arménien me fait porter sur le monde un regard différent, du fait de focales différentes. 
 
Car l’histoire des miens n’est pas une histoire morte d’un autre temps ; elle est, comme à nous autres les symboles, source d’interpellation et de questionnements : en quoi suis-je concerné ? Comment cela résonne-t-il en moi ? Et pour en faire quoi dans la société d’aujourd’hui et le monde de demain ? Avec cet héritage, il m’est impossible sauf à trahir et la mémoire des miens et mon serment maçonnique de porter sur la condition humaine un regard passif, moutonnier ou neutre. Volens nolens ça n’est pas possible.
 
Vous comprendrez alors sans peine la résonnance singulière, la vibration intime, ressentie à l’évocation par notre F. V.T de son parcours de boat people et à celle par notre F. G. du drame de l’esclavage moderne.
 
Alors attention : l’histoire de mes origines ne prédétermine pas mon regard sur le monde : elle l’éclaire. Et je pourrais dire, avec Alain Mabanckou, l’auteur et universitaire né au Congo, dans son décoiffant essai « Le sanglot de l’homme noir », essai sur la  terrible condition des Noirs à travers l’histoire : Je conteste la tendance à ériger ces souffrances en signe d'identité. 
 
En effet, si le génocide constitue un traumatisme indicible, -indicible- l’identité arménienne ne peut se définir sur les fondements d’un caractère victimaire. C’est la force du peuple arménien en 3 000 ans d’une histoire tumultueuse d’avoir toujours su se réinventer et s’adapter en préférant la vie et le mouvement au repli, à la fatalité et à la disparition. 
 
S’agissant de la France, l’intégration des Arméniens s’est réalisée au sens où les valeurs du pays d’accueil ont été non seulement respectées mais épousées. Et ces valeurs ne sont rien d’autres que celles de la République et de sa devise Liberté Egalité Fraternité. L’amour du drapeau tricolore, la croyance en la haute portée de ses valeurs, des Arméniens le payèrent de leur vie : je pense bien sûr aux légions d’orient des Dardanelles mais aussi à Missak Manouchian, le chef de l’affiche rouge qui inspira à  Louis Aragon les vers fameux : vous n’avez réclamé ni la gloire ni les larmes.  
 
Dans ce prolongement, l’arménité constitue la part irréductible de mon humanité : celle qui, dans la confusion ambiante alerte. Enfouie ou surplombante, discrète, me laissant toute latitude sur tous sujets, elle est vigie exigeante et scrupuleuse, se méfie des dogmes et délimite les lignes rouges de l’infamie. Bien sûr l’arménité c’est porter sans faillir le flambeau de la lutte contre les négationnismes et révisionnismes de toute sorte, c’est œuvrer à la reconnaissance universelle du génocide des Arméniens et de tous les crimes contre l’humanité qui, je le rappelle, sont des crimes imprescriptibles. 
 
Mais au-delà, l’arménité est tout sauf un repli identitaire ou communautariste (c’est même le contraire !). Elle rassemble, dans une vocation universaliste, pour les maillons arméniens dispersés aux quatre coins du monde, ce qui est épars. 
 
Plus j’avance en âge, plus le rapport à mes origines, à mon arménité, renvoie à un rituel maçonnique qui suscite en mon for intérieur une émotion considérable : celui de la chaîne d’union. Cette transmission invisible mais prégnante entre le passé et l’avenir délaisse la notion de concept pour s’incarner en réalité sensible : un passé en Asie mineure, un avenir en France, une présence au monde. 
 
Et dans cette perspective, j’ai mieux compris pourquoi, dès ma première tenue, j’ai éprouvé si intensément le moment que constitue sa formation. Loin de toute conceptualité éthérée, la notion de fraternité en humanité s’incarnait. Lors de chaque chaîne d’union je revois –vraiment- les visages de mes grands-parents aujourd’hui décédés, de mes arrière-grands parents, des grands oncles, des grandes tantes rescapées ou de ceux tombés là-bas et dont le souvenir a éclairé la mémoire des vivants qui me l’ont transmis. 
 
Je suis un maillon dépositaire d’une histoire trois fois millénaire et je dois faire en sorte, taillant ma pierre brute, de la perpétuer pour ceux qui me succéderont. Alors oui, je le dis sans ambages, j’aime ces phrases que d’aucuns trouvent pompeuses ou éculées dans leur formulation : « nos maîtres vénérés qui la formaient hier » ou encore « elle vient du passé et tend vers l’avenir ». J’aime cette promesse de ne jamais la rompre en tant que j’y retrouve ce lien avec la mémoire des miens, avec leur histoire, et le message à porter à l’humanité tant et plus. Aujourd’hui pour demain. Par hier. En dynamique. 
 
Et de la problématique des apatrides au sort des réfugiés, de la notion de crimes contre l’humanité à la promotion du multiculturalisme, du respect de la liberté absolue de conscience au devoir d’intégration, mes origines me font prendre conscience au plus profond de mon être, dans cet être irréductible que j’évoquais, du caractère paradoxal, Janus aux deux visages, à la fois si fragile et si puissant des concepts de fraternité universelle, de tolérance mutuelle et de solidarité. Il y a donc, pour le frère qui vous parle, une filiation naturelle, évidente, entre ses origines et son appartenance à la maçonnerie adogmatique et universelle. 
 
Pour conclure, j’emprunterai à l’écrivain et dramaturge américain d’origine arménienne William Saroyan ces quelques phrases à la puissante résonnance maçonnique :

Je voudrais savoir quelle force au monde peut détruire cette petite tribu de gens sans importance dont l'histoire est terminée, les guerres perdues, les structures écroulées, dont la littérature n'est plus lue, la musique n'est pas écoutée, et dont les prières ne sont pas exaucées. 
Allez-y, détruisez l'Arménie ! Voyez si vous pouvez le faire. Envoyez-les dans le désert. Laissez-les sans pain ni eau. Brûlez leurs maisons et leurs églises. 
Voyez alors s'ils ne riront pas de nouveau, voyez s'ils ne chanteront ni ne prieront de nouveau. Car il suffit que deux d'entre eux se rencontrent, n'importe où dans le monde pour créer une nouvelle Arménie. 
 
J’ai dit

L.Z  RL S.A
8.2.2018

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