BENJAMIN FRANKLIN
HAUV. F -                   

  Entretien fiction entre Benjamin FRANKLIN et le marquis Marie-Jean Antoine CARITAT de CONDORCET   











Billet US$100 avec l'effigie de Benjamin Franklin - recto



Benjamin Franklin
Condorcet
Billet  US$ 100 Verso


CONDORCET

            J’ai le plaisir d’accueillir ce soir un Frère Américain, Benjamin FRANKLIN, qui a bien voulu répondre à quelques questions concernant sa vie et son œuvre. Notre Frère connaît bien notre région qu’il a déjà visitée en compagnie de notre autre Frère Jean-Marie HERAUT de SECHELLE, seigneur d’Epone, et de moi-même.

            Docteur FRANKLIN, mon très cher Frère, nous sommes aujourd’hui le 1er décembre 1784, vous avez donc 78 ans. Tout en préservant votre modestie proverbiale, on peut affirmer que vous êtes l’un des personnages les plus illustres de la jeune Amérique. En effet – mais nous y reviendrons dans le détail – vous avez été à la fois homme de sciences et de lettres, grand savant et inventeur – donc un philosophe -, mais aussi en politique le premier ambassadeur des colonies américaines, et surtout l’un des principaux artisans de l’indépendance de ces dernières.

            Je crois que ce petit survol condensé peut me permettre de vous poser tout de suite cette première question :

            Qu’est-ce pour vous qu’un philosophe des Lumières ?

FRANKLIN :

            Mon très cher Frère de CONDORCET, je tiens tout d’abord à vous remercier d’avoir bien voulu me recevoir, afin que l’on partage ensemble, de nouveau, ces instants de fraternité qui nous sont chers à tous deux.

            Pour répondre à votre question, je dirais qu’un philosophe est d’abord un homme de raison qui n’accepte pour vrai que ce qui a été prouvé par l’observation scientifique des faits ou bien démontré par un raisonnement logique. Qu’il s’agisse des opinions, des préjugés, des systèmes dogmatiques ou des croyances, tout doit être soumis à l’esprit d’examen, tout doit être soumis aux lumières de la Raison au nom de la liberté de pensée.

            Deuxièmement, le philosophe croit au progrès de l’esprit et des connaissances. S’intéressant à tous les champs du savoir, il cherche à les répandre. Tel est le rôle de l’Encyclopédie, qui veut non seulement diffuser l’ensemble des connaissances disponibles dans tous les domaines, mais aussi les soumettre à l’examen critique de la raison.

            Troisièmement, le philosophe est un homme de combat. Constamment soucieux de favoriser l’épanouissement des hommes dans une société harmonieuse, il considère qu’il est de son devoir de participer à toutes les luttes en faveur de la liberté, de la dignité et du bonheur. Notre regretté Frère de Voltaire, ainsi que Monsieur Rousseau lui aussi disparu étaient sans conteste des philosophes. Quant à moi, je m’y emploie.

CONDORCET

            Vous êtes un Américain de la première génération, né à Boston de parents nés en Angleterre. Pourquoi votre famille a-t-elle émigré dans les colonies d’Amérique ?

FRANKLIN

Je suis né à Boston en effet. Mes grands-parents, eux, ont toujours vécu en Angleterre, dans le petit village d’Ecton où mon père Josias est né et où il se maria alors qu’il était encore jeune. Notre humble famille avait embrassé de bonne heure la Réforme, et elle y resta fidèlement attachée. Vers 1682, mon père conduisit en Nouvelle-Angleterre sa première épouse et ses trois enfants dans l’espoir de jouir du libre exercice de leur religion. Mon père eut encore de cette première femme quatre enfants nés en Amérique. Il eut ensuite d’une seconde femme, ma mère, dix autres enfants, entre 1690 et 1712, ce qui fait en tout dix-sept : je fus le dernier des garçons, né le 17 janvier 1706.  

 

CONDORCET

            La vie n’a pas dû être très facile à Boston, dans ces années-là, pour une famille si nombreuse ? Boston, 5 000 habitants environ, était connue pour abriter une très importante société puritaine, très stricte sur la religion. Comment s’est donc déroulée l’installation de toute votre famille ?

 

FRANKLIN :

            Mon père, qui avait la charge de nourrir toute la famille, était venu à Boston avec le métier de teinturier, vite méprisé et ignoré par les habitants. Aussi se reconvertit-il en fabricant de bougies, cierges, et chandelles, animé par un esprit pratique qu’il m’a légué. Nous habitions en face de l’église, et le commerce marchait assez bien, notre père obligeant toute la famille à assister quotidiennement aux cérémonies anglicanes puritaines.

 

CONDORCET

            Votre père était donc attiré par la religion anglicane, la seule visiblement exercée dans tous le pays par les nombreux immigrés d’Angleterre et d’Ecosse qui était venus s’établir au 17ème siècle ?

 

FRANKLIN :

            Mes parents m’avaient donné de bonne heure des impressions religieuses, et je reçus dès mon enfance une éducation pieuse, dans les principes du calvinisme. Mais à peine fus-je parvenu à l’âge de quinze ans, qu’après avoir eu des doutes tantôt sur un point du dogme, tantôt sur l’autre, suivant que je les trouvais combattus dans les livres que je lisais, je commençais à douter de la révélation même. Quelques livres contre le déisme me tombèrent entre les mains. Il arriva qu’ils produisirent sur moi un effet précisément contraire à celui qu’on s’était proposé en les écrivant. En un mot, je devins un vrai déiste. Je suis convaincu aujourd’hui que c’est la liberté de conscience qui doit prévaloir sur la liberté religieuse. Car voyez vous-même : en Nouvelle-Angleterre il y eut des bûchers.

 

CONDORCET

            Votre père vous destinait-il au commerce ou à un autre emploi ?

 

FRANKLIN

            Mon père pensait que le métier de pasteur avait de l’avenir à Boston. C’est à cela qu’il me destina dès que j’eus huit ans. Mais l’école, difficile pour moi et onéreuse pour ma famille, me garda peu de temps. Je tentai alors d’apprendre le métier de mon père, sans succès. Aussi, vu mon appétit plus que vorace pour la lecture, quand j’eus 12 ans on décida de me mettre en apprentissage dans l’imprimerie, où mon frère James, de neuf ans plus vieux que moi, était déjà propriétaire d’un tel commerce et avait créé son propre journal « Le Courrier de la Nouvelle Angleterre ».

CONDORCET

            La concurrence était-elle importante dans ce métier, et vous-même qu’y avez-vous fait ?

 

 FRANKLIN :

            Il n’y avait qu’un seul autre journal à Boston, Les Lettres Nouvelles de Boston, aux mains bien entendu de la bourgeoisie et des politiques de la ville.

            Je me prends encore à rire quelquefois des bons tours que j’ai joués dans ma jeunesse à l’imprimerie de mon frère James. Par exemple, il me fit composer des ballades, que je vendais en son nom. Mais quand j’eus 15 ans, je me mis à écrire de moi-même, en cachette, sous le nom de « Dame Silence Dogood », des pamphlets et des satires où je vitupérais sur la société puritaine de Boston. Ces sarcasmes eurent une grande audience, jusqu’à ce que mon frère, jugé responsable par plusieurs bien-pensants, fut emprisonné puis interdit de publication. Je pris le Courrier de la Nouvelle Angleterre à mon compte mais, m’étant fortement disputé avec James qui était tyrannique et violent, je réussis à m’enfuir à Philadelphie, non sans avoir auparavant écrit dans le journal une phrase contre les intolérants et pour la défense de la presse qui disait à peu près ceci : « Sans liberté de pensée, il ne peut y avoir de sagesse, et pas de liberté du peuple sans liberté d’opinion : celle-ci est le droit de chaque homme tant qu’il ne porte pas atteinte à la liberté d’autrui. »

 

CONDORCET

            Il me souvient qu’avec une dizaine d’amis de Philadelphie, vous aviez décidé de constituer une sorte de société secrète, le Tablier de Cuir, que vous avez nommé en 1727 le Junto. Pouvez-vous nous dire quelques mots de ce club ?

 

FRANKLIN :

            Avant de vous parler du Junto, je voudrais préciser que, dès 1729, j’achetai la Gazette de Pennsylvanie qui, par mes soins, fut généralement reconnue comme le meilleur des journaux coloniaux. J’imprimai aussi annuellement l’Almanach du Pauvre Richard, entre 1732 et 1757. Malgré quelques déboires, j’ai réussi grâce à l’imprimerie à réaliser de substantiels bénéfices qui m’ont dès lors tenu éloigné de la pauvreté.

            Pour en revenir au Junto, l’idée m’en était venue comme d’un projet tendant à l’amélioration sociale grâce à un effort collectif. Il se composait d’une douzaine d’amis qui, tour à tour chaque vendredi en réunion à huis clos, proposaient des sujets de discussion dans tous les domaines, choisis librement par les intervenants et concrétisés par des écrits qui venaient alimenter une bibliothèque publique, la première du genre en Amérique. Ce projet a dépassé toutes mes espérances. Il a donné naissance, par la divulgation de nos idées, non seulement à des sociétés philosophiques, mais encore à des services de défense contre les incendies, à l’amélioration de la police, à la construction d’universités dont la moindre n’est pas celle de Pennsylvanie.

CONDORCET

            Ce club – ou société secrète – que vous aviez créé avec vos amis ne vous a-t-il pas prédisposé, ou encouragé, à adhérer à un mouvement philosophique nouvellement apparu en Angleterre et apporté en Amérique par les colons, la Franc-maçonnerie ?

FRANKLIN :

            Je ne sais pas si c’est vraiment le Junto qui m’a décidé à entrer en Franc-maçonnerie. Il est vrai que j’avais organisé le Tablier de Cuir dès mon retour du premier voyage que je fis en Angleterre, où je restai environ dix-huit mois entre 1724 et 1726. Là, où je fus apprenti typographe, j’eus l’occasion, à l’imprimerie où je travaillais, d’imprimer un curieux ouvrage écrit par un nommé Anderson, qu’il appelait lui-même les Constitutions des Francs-maçons. Il avait collecté, en une somme historique, les nombreux événements et personnages qui, selon lui, avaient conduit à la création de la Franc-maçonnerie en Angleterre, telle qu’elle est aujourd’hui. Mais pour moi, le plus intéressant était la deuxième partie de l’ouvrage, celle où Anderson rappelle toutes les obligations qu’un Franc-maçon se doit d’observer.

CONDORCET

            En effet, cette nouvelle philosophie que vous découvriez a dû convenir à votre état d’esprit, vous dont on a souvent affirmé que vous étiez un homme de contact, de compromis et de tolérance.

            Pouvez-vous nous rappeler comment vous, vous avez vécu cette « expérience », si l’on peut dire ?

FRANKLIN :

            Il est vrai que, pendant toute ma vie, j’ai évité de heurter mes contemporains. J’ai toujours préféré arrondir les angles, et parvenir à la résolution des problèmes par la discussion et la négociation.

            Pour en revenir à ma vie maçonnique aux Etats-Unis, je dois dire tout d’abord que je fus initié en 1730 à Philadelphie. Il n’y avait, à ma connaissance, qu’une seule Loge en Amérique à cette époque, et elle venait juste d’être créée. La Loge de Saint-Jean de Philadelphie se réunissait à la Taverne du Tonneau. Dans les années qui ont suivi mon initiation, d’autres Loges se sont rapidement constituées dans tous les Etats, moi-même ayant contribué à en créer une à Boston en 1733. Notre Loge de Saint-Jean à Philadelphie était indépendante, et elle devint vite Grande Loge de Pennsylvanie, pour adhérer beaucoup plus tard comme toutes les autres à la Grande Loge d’Angleterre.

            Moi-même, je fus élu Vénérable Maître puis, en 1734, je devins Grand Maître de la Grande Loge de Pennsylvanie. Ensuite, en 1749, je fus nommé Grand Maître Provincial pour l’Amérique du Nord (notre Grande Loge étant entrée dans le giron de celle d’Angleterre) puis, sur les instances de Lord Byron, je devins Député Grand Maître. J’ai œuvré pour la Franc-maçonnerie, et selon ses principes, dans plusieurs domaines. Mon métier d’imprimeur, à cette époque – j’avais racheté un journal appelé la Gazette de Pennsylvanie en 1730 – me permit, par exemple, de faire imprimer les Constitutions des Francs-maçons à Philadelphie, qui devinrent par là-même le premier livre de franc-maçonnerie en Amérique. Plus tard, en 1752, je fis construire dans ma ville le premier Temple maçonnique de tous les Etats-Unis, et les francs-maçons de Philadelphie purent s’y réunir au lieu d’aller dans les Tavernes.

CONDORCET

            Revenons, si vous le voulez bien, à votre vie profane, et aux divers événements qui se sont déroulés après 1740. Vous avez continué à imprimer jusqu’en 1748, époque à laquelle vous avez confié entièrement votre affaire à votre contremaître David Hill qui, pendant dix-huit ans, vous versa 50% du chiffre des bénéfices. On peut le dire, cela vous aida grandement à profiter de vos loisirs pour étudier et, grâce à l’esprit inventif que vous possédez, vous mener aux nombreuses découvertes que tous connaissent aujourd’hui.

Cet esprit inventif depuis votre prime jeunesse vous a permis, nous l’avons vu, de vous tirer souvent de mauvais pas et de réaliser, avec l’appui d’hommes soigneusement choisis, des projets qui sont encore dans toutes les mémoires. Vous étiez, pourrait-on dire, un « touche-à-tout », un esprit curieux de tout, mais aussi un homme de contact qui voulait semer le bien autour de lui et faire régresser, autant que faire se peut, la pauvreté et l’ignorance. Je ne peux résister au plaisir, à votre place si vous le permettez, de rappeler certaines de vos inventions dont a bénéficié depuis l’humanité tout entière, des plus humbles aux plus fortunés. Bien sûr, il convient d’évoquer vos travaux sur l’électricité naturelle, et la preuve apportée de l’identité de la foudre. Vos expériences en ce domaine sur le feu électrique a permis peu à peu, grâce à la construction de paratonnerres, de protéger de nombreux bâtiments contre la foudre. Vous-même, pour expliquer clairement vos développements scientifiques, n’avez-vous pas inventé des termes comme positif et négatif, batterie et conducteur, charge,… ?

            Et que dire de ce fameux poële dont vous avez refusé de déposer le brevet, afin que chacun puisse se chauffer à moindre prix ? Rappellerais-je que vous fûtes aussi l’inventeur des lunettes à double foyer, et que vous avez même découvert que le Gulf Stream avait une influence sur le climat, notamment celui de l’Amérique ?

FRANKLIN :

            Vous venez de rappeler quelques-unes de mes activités scientifiques, auxquelles on pourrait ajouter, par exemple, le principe de réfrigération par évaporation, le cathéter urinaire, et même l’harmonica de verre. C’est vrai, j’ai voulu tout connaître, selon mes propres moyens, mais j’ai voulu aussi, dans le même temps, vulgariser ces connaissances, les mettre à la portée de tous. En même temps que je faisais mes trouvailles, je continuai à écrire, à correspondre avec les savants d’Europe, à livrer mes informations et mes impressions au moyen, par exemple, de l’Almanach du Pauvre Richard : j’y ai donné plein de conseils et d’informations, sous la forme la plus simple et la moins onéreuse pour que même les moins privilégiés puissent y avoir accès.

CONDORCET  

A partir de 1748, vous vous mettez à voyager, non pas simplement entre les Colonies comme vous aviez coutume de le faire, mais vers l’Europe, cette Europe qui semble-t-il vous a toujours attiré. Votre voyage en 1757, par exemple, alors que vous êtes Représentant de l’Assemblée de Pennsylvanie, vous permet de protester auprès du Gouvernement anglais contre l’influence intolérable des membres de la famille Penn, propriétaires de votre Colonie. Pendant les cinq années que vous restez en Angleterre, vous continuez cette lutte mais, visiblement par manque d’appuis politiques et d’alliés influents à Whitehall, vous échouez de nouveau dans cette mission qui vous tient à cœur.

FRANKLIN :

            Oui, je suis resté cinq ans en Angleterre, et j’y suis revenu à plusieurs reprises, en profitant de ces occasions - où je représentais non seulement ma Colonie, mais aussi celles de Georgie, de New-York, du Massachusets - pour visiter d’autres pays d’Europe comme l’Ecosse, la Hollande, l’Allemagne, la France. Ayant appris de moi-même quelques langues étrangères dans ma jeunesse, je ne me sentais pas dépaysé dans ces pays où j’ai toujours été accueilli, en tant que personnalité politique, avec toute la considération pour mes travaux scientifiques et le respect dû à ma position de chargé de mission.

            Entre temps bien sûr je revenais en Pennsylvanie pour mes affaires, pour retrouver ma famille, et m’impliquer le plus que je pouvais dans la défense de mon pays. En 1776, juste avant ce voyage en Europe qui me portera à rester en France jusqu’à aujourd’hui, je suis nommé Président de la Convention Constitutionnelle de Philadelphie, et je fais partie du Comité des Cinq rédacteurs de la Déclaration d’Indépendance des Etats-Unis. Cette déclaration, je la signe le 4 juillet de la même année, avec Jefferson, Adams et plus d’une cinquantaine d’autres dont la plupart sont, comme moi, Francs-maçons.

CONDORCET

            Nous allons revenir tout à l’heure à la Franc-maçonnerie mais, auparavant, dites-nous quel était le but de votre voyage en France, alors que vous aviez 70 ans ?

FRANKLIN :

            J’étais alors Délégué du Congrès qui avait voté la Déclaration d’Indépendance laquelle voulait donner naissance, comme vous le savez, à 13 Etats librement gouvernés au lieu des 13 Colonies anglaises existantes. Mais cette indépendance n’a pas été tout de suite entérinée par l’Angleterre, pas plus d’ailleurs que par un bon tiers d’Américains restés loyalistes à Georges III. Il a donc fallu que le Congrès lutte pied à pied – surtout avec l’aide de la France – pour que le roi anglais soit contraint enfin de signer le traité de Versailles en 1783. Je fus aussi l’un des signataires.

            Mes différentes interventions – à quelque niveau que ce soit – dans les négociations et les tractations, ont donc porté leurs fruits, non sans mal il est vrai car il a fallu que, pendant tout le temps que je fus ambassadeur, aidé d’autres diplomates américains tels Adams, Jay ou Lee, je mette en place des dispositifs tendant à affaiblir la diplomatie anglaise et à me constituer un cercle d’hommes politiques sûrs et influents.

CONDORCET

            Vous êtes donc en France depuis 1776, éloigné de votre pays et de votre famille : n’est-ce pas beaucoup ? Nous savons que, de nouveau, vous avez renoué avec la Franc-maçonnerie, française cette fois. Pouvez-vous nous raconter cet épisode de votre vie dans notre pays ?

FRANKLIN :

            Il est vrai que ce troisième séjour en France commence à être très long mais, comme vous l’avez vu, le travail n’a pas manqué. J’avais perdu mon épouse en 1774, et la seule famille qui me restait, ma fille Sarah, était installée à Philadelphie avec son mari et leurs sept enfants.

            J’arrivai en France au début de décembre 1776, après une traversée horrible où je fus malade pendant cinq semaines. Dans le petit port de Saint-Goustan à Auray, près de Lorient, où notre navire « Le Reprisal » accosta, la foule se pressait pour me voir, enthousiasmée semble-t-il par ma notoriété de scientifique et de politique. Mon arrivée à Paris ne fut pas moins remarquable, accueilli par les communautés scientifique, littéraire, artistique. J’y retrouvai là, ou j’y fis connaissance, de personnages illustres tels Turgot par exemple qui, plus tard, eut ce mot : « Franklin est celui qui a arraché le feu des cieux et le sceptre des mains des tyrans ».

            Mais surtout, lors de ce voyage en France en 1776, j’y ai retrouvé mon Frère Joseph LEFRANCAIS de LALANDE, que j’avais connu lors de séjours précédents à l’Académie des Sciences dont nous étions membres.

CONDORCET:

            Ah oui ! De Lalande comme nous l’appelons est un grand savant doublé d’un grand philosophe, comme vous-même. En rappelant son nom, je ne puis m’empêcher d’évoquer de nouveau la Franc-maçonnerie, car c’est bien lui, n’est-ce-pas, qui en 1776 créa la fameuse Loge des Neuf Sœurs, suite à l’idée d’Helvetius qui, hélas ! n’a pu voir son rêve se concrétiser puisqu’il est mort en 1771 ?

FRANKLIN :

            En effet, Helvétius et de Lalande, tous deux Francs-maçons, avaient eu de concert cette idée de créer une Loge regroupant toute la fine fleur de la société artistique, littéraire et scientifique de Paris. Helvétius disparu, son épouse, qui tenait un salon littéraire et philosophique à Auteuil, fit tout tout ce qui était en son pouvoir pour soutenir ce projet et, on peut l’affirmer, ce fut principalement grâce à elle que les Neuf Sœurs virent le jour à la Saint-Jean d’été 1776. Tout naturellement, le premier Vénérable Maître en fut de Lalande.

CONDORCET

            La Loge des Neuf Soeurs était donc constituée quand vous êtes arrivé en France, en décembre 1776 ? Y avez-vous adhéré immédiatement ?

FRANKLIN :

            J’ai eu le bonheur, dès mon arrivée à Paris, d’être accueilli par des amis, dont l’un m’offrit fraternellement de résider à Passy dans l’une de ses demeures – c’est là d’ailleurs que je réside. Vous pensez bien que ma notoriété m’ayant précédé, tous voulurent m’avoir avec eux. C’est ainsi que j’allai de salons en salons, où mon portrait ornait le plus souvent les murs, et que j’y côtoyai journellement les sociétés savantes, lesquelles m’adoptèrent rapidement. C’est là que de Lalande, me sachant Franc-maçon, me proposa de m’affilier à la toute nouvelle Loge des Neuf Sœurs, qui dès le début regroupait déjà plus d’une centaine de membres. En l’honneur d’Helvétius, les deux premières fêtes de la Saint-Jean d’été eurent lieu chez son épouse à Auteuil.

            Mais j’ai eu surtout le grand privilège de faire la connaissance de Monsieur de Voltaire – le « Grand Homme » comme on aimait à le nommer – que les Frères de la Loge encouragèrent à l’initiation. Monsieur de Voltaire avait atteint ses 84 ans en 1778 quand , le 7 avril, appuyé sur mon bras, il pénétra pour la première fois dans le Temple où il fut admis Franc-maçon avec la grande pompe qu’il sied à un tel homme. Hélas ! il décéda quelques semaines plus tard. Peu de temps après cette mémorable cérémonie, je décidai moi-même d’être affilié définitivement à la Loge des Neuf Sœurs, et j’y fus revêtu du tablier d’Helvétius que Monsieur de Voltaire avait porté avant moi.

CONDORCET

            Nous savons tous que le premier Vénérable des Neuf Sœurs, Monsieur de Lalande, occupa ce plateau pendant trois ans, et qu’au terme de ce Vénéralat qu’il ne désirait pas prolonger, il voulut comme successeur un Frère des plus méritants. C’est ainsi que, sans vous consulter, il porta sa proposition de succession sur vous-même et, ce qui est amusant à relever, vous n’avez été informé du résultat du vote que plusieurs jours après, alors que plus d’une quarantaine de Frères s’étaient déplacés à Passy pour vous annoncer cette nouvelle. C’était le 21 mai 1779.


FRANKLIN :

            Ce fut en effet une surprise, car je n’avais pas participé au vote, et cela me permit de me rémémorer que j’avais déjà par le passé assumé  la place de Vénérable Maître à Philadelphie, alors que je n’étais initié que depuis trois ans ! L’Histoire se répétait.

            J’occupai le plateau de Vénérable aux Neuf Sœurs pendant deux années. La Loge traversait alors une tourmente juridique déclenchée par le Grand Orient et certains courtisans, suite à la cérémonie funèbre en l’honneur de Voltaire qui eut lieu le 28 novembre 1778. Ce ne fut simplement qu’en avril 1780 que cette affaire, jugée par la Chambre de Paris, vit son heureuse issue pour la Loge qui avait bien failli être interdite d’exercer.

CONDORCET

            Etre Vénérable de cette jeune Loge n’a pas dû pour vous être une sinécure, d’autant que vous deviez mener de pair les affaires diplomatiques de votre pays. Toutefois, votre Vénéralat fut marqué, à partir de 1780, par une nouveauté d’importance, puisqu’il s’agit de la création de la Société Apollonnienne. On reconnaît dans cette œuvre toute votre influence qui renouvelle en quelque sorte ce que vous aviez déjà réalisé quelque cinquante ans plus tôt en Amérique sous la forme du Junto. Pouvez-vous nous dire en quelques mots en quoi consiste cette Société Apollonienne ?

FRANKLIN :    

            Comme vous le rappelez, j’ai toujours pensé que les découvertes scientifiques, littéraires, artistiques, philosophiques et autres ne devaient pas rester cantonnées au seuls domaines des archives, et qu’au contraire elles devaient être diffusées très largement auprès du public par l’édition de mémoires, d’essais, d’ouvrages de toutes sortes accessibles à tout individu. C’est pourquoi j’eus de nouveau l’idée qu’une propagande fût instituée auprès du peuple, malgré d’une part les corporations cléricales qui opposaient leur indifférence sinon leur hostilité, et d’autre part la frilosité du gouvernement en ce domaine.

            Aussi, aidé du Frère Court de Gebelin – Secrétaire de la Loge -  et de nombreux autres Frères tant de la Loge des Neuf Sœurs que d’autres Loges, je mis en place cette Société, appelée Académie, formée non seulement de Frères émérites, mais aussi de profanes de tous horizons. Tout comme pour le Tablier de Cuir naguère, cette Académie se réunissait une fois par semaine, accueillait des auditeurs libres – hommes et femmes – et l’on y débattait des sujets aussi divers que la poésie, la musique, les sciences en général. Cette Académie prit ensuite le nom de Musée de Paris et, sous l’action bienveillante du roi Louis XVI, s’extériorisa rapidement par des assemblées publiques et du recrutement parmi l’auditoire.

            Pour ma part, je laissai mon plateau de Vénérable en mai 1781, et ce fut le marquis de la Salle qui me succéda.

CONDORCET

            Il est vrai que depuis la signature de la Déclaration d’Indépendance en 1776, vous étiez fort préoccupé de l’avenir de votre pays, face à la tyrannie du roi d’Angleterre George III. La longue guerre menée contre votre pays a duré depuis 1776 jusqu’à l’an dernier en 1783, alors que vous êtes ici en France. Grâce aux Frères Washington et La Fayette, mais aussi à Rochambeau et de Grasse, vous avez pu signer le Traité de Versailles en 1778, et donner ainsi de manière effective l’indépendance aux 13 états fondateurs des Etats-Unis.

            De même en 1781, alors que vous quittiez votre plateau de Vénérable, vous avez participé diplomatiquement à la ratification des articles de la Confédération qui créaient un Gouvernement central pour la toute nouvelle Confédération.

FRANKLIN :

            Il restait beaucoup à faire à l’époque pour mon pays, que je suis impatient de rejoindre malgré la tristesse d’avoir à quitter la France et tous ceux qui m’ont si bien accueilli et tant aidé. J’ai souvent affirmé que « tout homme a deux patries : la sienne d’abord, ensuite la France ».

CONDORCET

            Vous avez bien mérité je pense, après une si longue vie consacrée aux autres et à de nombreuses œuvres scientifiques, philosophiques et littéraires, à penser à une retraite parmi les vôtres. Mais nous nous doutons que tel ne fut pas le cas, puisque vous avez continué à vous préoccuper de la vie politique et sociale de votre pays.

FRANKLIN :

            Aujourd’hui, mon rêve est de voir mon pays s’étendre à l’Ouest, dans le respect total des populations indigènes qui l’occupent, et surtout que le Congrès conjugue tous ses efforts afin d’abolir l’esclavage et de faciliter l’intégration des Africains dans la société américaine. Je sais que c’est une tâche de très longue haleine, à laquelle je travaille moi-même en tant que Président de la Société Pennsylvannienne des Abolitionnistes que j’ai rejointe il y a quelques années : c’est là le dernier combat de ma vie.

CONDORCET

            Docteur Franklin, notre entretien touche maintenant à sa fin, et il me reste à vous remercier d’avoir bien voulu accepter de nous rappeler ces nombreux événements qui ont émaillé toutes ces années passées au service de l’Humanité. Votre œuvre multiple restera, à n’en pas douter, dans toutes les mémoires des temps futurs comme un exemple de tolérance, de sagesse et de persévérance, en un mot d’humanisme.

HAUV:. F.:
1er Décembre 2006