LE MONSIEUR DU CANAL : UN FRERE A PANAMA
- D. P -                   

Le propos historique suivant s’appuie essentiellement sur des ouvrages relatant l’histoire de Panama à la fin du XIXème siècle et au début du XXème siècle, écrits par le personnage principal, Philippe BUNAU-VARILLA :

* La grande aventure de Panama (1920)
* From Panama to Verdun (1940) : my fight for France
* Panama (1913): Création, Destruction, Résurrection
* Panama (1906) : le passé, le présent, l’avenir

Je me suis aussi inspiré d’ouvrages, tant en anglais qu’en espagnol, écrits par les contemporains de BUNAU-VARILLA.
 Enfin, la consultation de quelques sites sur Internet m’a fourni quelques détails nécessaires pour agrémenter cette histoire.


Philippe Bunau-Varilla






Drapeau du Panama

Dans l’ouvrage que j’ai écrit sur l’histoire de notre R.°.L.°. « Liberté par le Travail », je consacre quelques pages à Philippe BUNAU-VARILLA, surtout parce qu’il y fut initié et qu’il mena pendant quelque temps des campagnes politiques dans la région mantaise. J’avais à cette époque émis un jugement assez enthousiaste sur cet homme, jugement sur lequel je suis quelque peu revenu à la suite des nombreuses lectures qui m’ont apporté un éclairage nouveau sur ce Frère qui a joué un rôle de première importance dans la construction du Canal de Panama. En effet, l’histoire de Panama – le canal et la naissance de la République – ne peut se concevoir sans celle de Philippe BUNAU-VARILLA à laquelle est est intimement liée.
       

L’épopée de la difficile construction du canal de Panama reste dans les mémoires celle d’une succession de déboires, d’échecs, de scandales financiers, où trempèrent plus ou moins non seulement Ferdinand de Lesseps et sa famille, mais encore nombre d’hommes politiques, d’industriels, de banquiers, et d’aventuriers de tout poil.

Ferdinand de Lesseps

 Rapidement, en quoi consistait le projet ? A creuser, à partir des années 1880, un canal de 75 km de long à travers l’isthme de Panama, afin de relier les océans Atlantique et Pacifique, et de permettre ainsi une énorme économie de temps et d’argent à tous les pays transporteurs maritimes appelés à l’emprunter. Tâche qui parut à l’origine facile à Ferdinand de Lesseps lui qui, en 1869, avait creusé le canal de Suez long de 161 km. « J’ai fait Suez, je ferai Panama ! », affirma-t-il lors d’une fête de rosière à Nanterre en juin 1879. Hélas ! Les conditions n’étaient plus les mêmes. Aux difficultés financières et aux corruptions répétées de la Compagnie Universelle du Canal Interocéanique de Panama créée fin juillet 1879 s’ajoutèrent rapidement les difficultés causées par un climat et une nature hostiles, par des personnels et des matériels peu fiables, par des accidents de toutes sortes et des fièvres. En quelques années, les morts se dénombrèrent à plus de 20 000, alors que les travaux n’avançaient qu’avec peine, à cause de l’entêtement de Ferdinand de Lesseps à vouloir creuser un canal à niveau (c’est-à-dire au niveau de la mer) plutôt qu’à écluses, à cause aussi du manque de moyens financiers (des millions disparaissaient au fur et à mesure de leur obtention, sans savoir où ni comment), à cause enfin des pires conditions climatiques et géologiques que les français émigrés aient jamais connues. En 1889, la Compagnie Universelle dut se dissoudre, dissolution suivie de plaintes pour escroqueries et abus de confiance, de condamnations des principaux acteurs (qui furent presque toutes annulées par la Cour de Cassation), de nombreux suicides des petits épargnants. En 1894, peu de temps avant la disparition de Ferdinand de Lesseps, une nouvelle Compagnie est fondée.

            C’est à ce moment qu’apparaît sur le devant de la scène Philippe BUNAU-VARILLA.

            Philippe BUNAU-VARILLA est né à Paris en 1859 d’une famille de la bourgeoisie aisée. Son frère Maurice, banquier et entrepreneur de travaux publics, s’est associé à lui dans les affaires de Panama. Maurice rachète en outre le journal « Le Matin », dont il devient directeur en 1899, et ce jusqu’en 1944. Un fils de Philippe, Eugène, se distinguera comme aviateur et pilote de chasse lors de la guerre de 1914-1918. D’autres membres de la famille BUNAU-VARILLA se distinguent dans l’armée, la politique, la diplomatie, les arts et les lettres, les affaires (bancaires principalement).

            Philippe suit des études supérieures à l’Ecole de Technologie des Ponts et Chaussées, d’où à 21 ans il sort pourvu du diplôme d’ingénieur (il professera ensuite dans cette même Ecole). Après quelques missions en Tunisie et en Algérie, il revient pour travailler en Normandie – pays de sa famille – où il construit, entre autres, le port d’Isigny. En 1884, il part une première fois comme ingénieur à Panama, mais en revient vite car atteint de fortes fièvres qui l’ont énormément affaibli. Il est  à cette époque capitaine de génie et, comme tel en 1885, devient l’assistant direct de Ferdinand de Lesseps, son « secrétaire particulier » en quelque sorte, mais surtout il obtient d’être le directeur exclusif de tous les travaux de terrassement. Fin 1894, atteint depuis plusieurs années de sénilité et de dégradation mentale, Ferdinand de Lesseps meurt : c’est à BUNAU-VARILLA qu’incombe alors définitivement toute la responsabilité de la construction du canal. En 1886, à l’âge de 27 ans, il est décoré de la Légion d’Honneur et le Gouvernement le charge de participer, avec son frère Maurice, aux travaux du métro. Maurice, qui en tant que banquier a été nommé le responsable des paiements de ce chantier, encaisse des honoraires exorbitants qu’il partage avec son frère.

            Dès lors, entre 1888 et 1889, il parcourt la France avec Ferdinand de Lesseps afin que ce dernier, par sa « propagande », rapporte des souscriptions pour augmenter le capital de la Compagnie. Ils passeront ainsi par Mantes à la fin de décembre 1888. En fin de compte, ce périple ne rapportera en tout qu’une centaine de milliers de souscripteurs supplémentaires, ce qui sera nettement insuffisant pour renflouer les caisses exangues de la Compagnie. Nous l’avons vu, celle-ci fait banqueroute en 1889, et BUNAU-VARILLA n’échappe de justesse à la justice qu’en promettant d’investir, de ses propres deniers, l’équivalent de 400 000 dollars en parts dans la nouvelle Compagnie à la création de laquelle il participe….. et qu’il vendra plus tard aux Américains ! Il faut dire à sa décharge qu’il ne fut jamais un « chéquard » (c’est-à-dire un profiteur des finances apportées par l’emprunt Panama) mais que, lié à de Lesseps par son travail et les intérêts professionnels, il subit le contrecoup de la banqueroute. Au contraire de tous les autres acteurs ayant provoqué la chute de la Compagnie, il ne sera jamais jugé ni même inquiété judiciairement.

            BUNAU-VARILLA raconte lui-même que, encore adolescent, il voulait déjà participer au percement du canal de Panama. Ses amis, ses parents, ses supérieurs plus tard ont voulu l’en dissuader : tout le monde meurt de la fièvre jaune au Panama, ont-ils affirmé. Mais Philippe n’a en tête que les rêves de son époque : la science victorieuse, le progrès technique, le sacrifice des hommes aux grandes œuvres collectives…..

            A la mort de de Lesseps, il part donc définitivement en Colombie, en 1894.

            Le premier problème à résoudre – le canal à niveau ayant été abandonné au profit du canal à écluses préconisé par BUNAU-VARILLA– c’est le creusement de la Culebra (la couleuvre) : c’est un bourrelet rocheux de 12 km de long et de 80 à 120 mètres de haut, formé presque exclusivement de granit compact. Il faudra la couper en deux, y pratiquer une saignée qui demandera plus de 100 millions de mètres cubes à déblayer. La Culebra semble inexpugnable : en trois ans, elle n’a perdu que quelques mètres de hauteur. BUNAU-VARILLA va engager tout son savoir pour vaincre l’obstacle et mener à bien le système à écluses : il suffira alors de n’entamer « que » sur une hauteur de 32 mètres, la dénivellation entre les bassins devenant alors suffisante. Chaque bassin fera 300 mètres de long et 33 mètres de large ; les portes des écluses, hautes de 25 mètres et épaisses de 2,5 mètres, pèseront plus de 500 tonnes chacune : il y en aura 42 en tout. Des lacs seront créés de toutes pièces pour permettre l’alimentation en eau des écluses et pour atténuer la violence imprévisible des cours d’eau.

            Mais tous ces travaux, effectués dans un venimeux enfer de fièvres, de morts, de gaspillages, de révoltes souvent, tous ces travaux s’accompagnent de tractations, menées principalement par BUNAU-VARILLA face aux Américains, aux Colombiens, aux Panaméens. C’est surtout à partir de 1899 qu’il va montrer sa complète maitrise en ce domaine.

            Sur le plan technique, BUNAU-VARILLA, du moins en ce qui concerne Panama, fut certainement supérieur à Lesseps qui s’était entêté à vouloir percer un canal « jumeau » de celui de Suez, sans tenir compte des différences géologiques qui se présentaient (le canal de Suez est « sans écluses », c’est à dire d’un seul tenant depuis la Méditerranée jusqu’à la Mer Rouge, dont les eaux se mélangent et drainent au passage celles de plusieurs lacs qu’elles traversent). C’est faute d’avoir adopté la solution BUNAU-VARILLA que la Compagnie française se trouva en difficulté : quand elle se résigna enfin, il était bien trop tard et elle était déjà vulnérable aux pressions, aux chantages, aux spéculations. BUNAU-VARILLA, sûr de détenir la clé du problème, ne va pas renoncer. Tout semble pourtant fini en 1899 pour la France. A cette époque en effet, le Congrès des Etats-Unis envisage le percement d’un canal plus au nord, sur l’isthme du Nicaragua. BUNAU-VARILLA sent le danger d’une telle décision, qui laisserait aux Américains toutes facilités pour creuser « leur » canal. Au début 1900, BUNAU-VARILLA part donc précipitamment pour New-York, dans un voyage, dira-t-il, « apparemment impossible. Ce voyage, ce n’était ni plus ni moins que pour faire changer l’opinion bien ancrée de huit millions de personnes. ». Il dressa de nombreux plans et cartes, établit des budgets et, comme son mentor de Lesseps l’avait fait dix ans plus tôt, il se lança dans une campagne personnelle à travers les Etats-Unis pour « prêcher les vérités sur les routes, tel un soldat de l’idée du Canal ». Dans le même temps, et pour contrer les américains dans leur projet, BUNAU-VARILLA, aidé d’un ami américain qui travaillait pour la Compagnie, l’avocat William Nelson Cromwell, persuada les instances françaises de réduire la valeur des droits de la Compagnie : de 100 millions de dollars, ils n’atteignirent plus que 40 millions, ce qui mettait le projet de Panama à égalité avec celui du Nicaragua. Il faut dire que BUNAU-VARILLA possédait de nombreuses actions dans la Compagnie dont il était le cofondateur, et savait que tout serait perdu si le choix nicaragayen l’emportait. Il engagea même sa propre fortune – il était relativement riche – pour acheter de la « propagande » dans les journaux (dont « Le Matin »), pour éditer des pamphlets, pour donner des conférences. Pour faire bon poids, il versa même 60 000 dollars aux membres du parti républicain. Enfin, pour rallier complètement le Sénat à sa cause, BUNAU-VARILLA lui décrivit habilement tous les dangers qu’il y aurait à choisir le Nicaragua, ce pays étant sujet à de nombreux séismes dus à ses volcans : il s’arrangea pour trouver des gravures représentant le plus important de ces volcans toujours en activité et à quelques kilomètres seulement de la zone du canal projeté. Cela, ajouté à toutes les manœuvres qui duraient depuis près de deux ans, emporta la décision du Sénat, lequel autorisa le Président à faire percer l’isthme transcontinental à Panama, c’est-à-dire sur le territoire de la Colombie. Ce Président des Etats-Unis était alors Théodore Roosevelt, qui avait succédé en septembre 1901 à MacKinley, mort assassiné. Panama était, pour Roosevelt, plus un problème politique et stratégique qu’une affaire de travaux publics : il allait dès lors marquer toute l’entreprise de son empreinte personnelle. Dès son arrivée au pouvoir, il jura de construire un canal non pour le commerce comme c’était l’idée des Français, mais pour asseoir la puissance navale américaine et contrôler – voire dominer – les deux océans.

            La première chose que fit Roosevelt, après autorisation du Congrès américain, fut de racheter l’intégralité des droits français. La loi Spooner lui débloqua 40 millions de dollars, et l’autorisa à négocier un traité avec la Colombie. La balle était donc maintenant dans le camp américain, et les français presque sur la touche.

            Le premier traité avec la Colombie offrait à ce pays 100 millions de dollars cash, plus une rente annuelle de 250 000 dollars pendant cent ans, en contrepartie de l’occupation d’une bande de territoire de 10 km de large à travers l’isthme. Cette proposition fut favorablement accueillie par l’oligarchie – minoritaire – de Panama, engagée dans le commerce maritime et autres activités industrielles. L’association entre l’incapacité française à construire le canal, la corruption qui l’accompagnait, la guerre civile entre conservateurs et libéraux colombiens, tout cela avait déclenché une crise économique. Si les Panaméens furent d’accord pour remplacer les Français par les Américains, il n’en fut pas de même des Colombiens qui refusèrent, pensant faire monter les enchères soit du côté américain, soit du côté français. Roosevelt et BUNAU-VARILLA considérèrent que ce refus était à l’évidence de mauvaise foi. BUNAU-VARILLA écrivit  que, si les Etats-Unis n’obtenaient pas, par négociation, le territoire pour construire le canal, Roosevelt envisagerait d’utiliser la force contre la Colombie.

            Les Colombiens restant sur leurs positions, dès l’été 1903 BUNAU-VARILLA se mit à fomenter une révolution chez les Panaméens, qui s’inquiétaient eux-mêmes d’envisager la perte de bénéfices d’un canal à travers leur territoire. Le Français rencontra un représentant du groupe séparatiste panaméen, Manuel Amador Guerrero, à qui il versa 100 000 dollars pour prendre la tête du mouvement indépendantiste, soutenu par les Français et les Américains. En octobre, BUNAU-VARILLA, étant à la Maison Blanche, annonça « innocemment » à Roosevelt qu’une révolte au Panama était imminente. Le Président réagit aussitôt en envoyant des forces navales (le croiseur « Nashville ») en Amérique Centrale pour, dit-il « protéger les vies des américains au Panama » (c’était surtout pour empêcher quiconque de débarquer sur les côtes, l’invasion par voie terrestre étant quasiment impossible du fait de l’extrême impénétrabilité de la jungle). Le 3 novembre commença la révolution, qui ne dura que deux jours, sans pertes humaines. Aussitôt, BUNAU-VARILLA offrit à Guerrero une déclaration d’indépendance qu’il avait lui-même rédigée, ainsi qu’un drapeau confectionné par son épouse et qu’il avait lui-même dessiné. En échange, il exigea d’obtenir le poste de Ministre plénipotentiaire dans le futur gouvernement panaméen, avec toute latitude pour négocier avec les Etats-Unis. Le 7 novembre, ceux-ci reconnaissaient l’indépendance du Panama. La France suivit quelques jours plus tard et l’Angleterre se retint de protester, n’ayant pas l’intention de se compromettre si elle avait besoin plus tard de l’aide américaine dans ses colonies d’Extrême-Orient. Le 18 novembre 1903, le traité ainsi signé à New-York prit le nom de « traité Hay-Bunau-Varilla » (Hay étant le Secrétaire d’Etat américain), faisant du Panama un protectorat. On a dit plus tard que BUNAU-VARILLA, pour authentifier sa signature sur le document panaméen, avait utilisé deux sceaux, dont l’un d’entre eux fut appelé « le sceau de la honte ». De peur que la Junte Provisoire ne puisse ratifier le traité à sa place, BUNAU-VARILLA câbla immédiatement à Panama pour affirmer le risque imminent qu’il y aurait d’une nouvelle reconquête par la Colombie si l’approbation du traité était repoussée à plus tard. Son argument eut l’effet désiré : la Junte ne le ratifia qu’ensuite, sans même avoir eu en sa possession la traduction en espagnol !

            Le traité Hay-Bunau-Varilla (que BUNAU-VARILLA avait seul rédigé et soumis simplement au Secrétaire d’Etat Hay) donnait aux Etats-Unis l’autorité souveraine, le contrôle exclusif à perpétuité de la zone du canal et tous autres lieux nécessaires à la défense et au maintien sanitaire du pays. C’est ainsi que les Américains eurent le droit, par exemple, d’intervenir dans les affaires interieures de Panama, et même d’utiliser la force armée en cas de désordres publics. Panama reçut les 10 millions de dollars et les 250 000 dollars annuels proposés à la Colombie qui les avait refusés, et celle-ci, en contrepartie de la perte subie par la scission territoriale, ratifia mais bien plus tard (en 1921) un traité qui reconnaissait l’indépendance de Panama : elle reçut alors 25 millions de dollars.

            De son côté, BUNAU-VARILLA retira de nombreux avantages financiers de cette situation géopolitique qui servit de cadre à l’émergence de Panama. Dès le début, le traité de 1903 n’apporta que du ressentiment de la part des Panaméens. BUNAU-VARILLA, en tant que ministre plénipotentiaire et ambassadeur auprès des Etats-Unis, fut grandement suspecté d’avoir traîtreusement livré le pays (Roosevelt a lui-même affirmé « J’ai pris Panama… quand Bunau-Varilla me l’a présenté sur un plateau d’argent »). Les panaméens, mécontents, se considérèrent comme soumis à une quasi-colonisation américaine, concrétisée par des écoles, des établissements commerciaux, un système postal, des forces de police, de justice et militaires – tout cela au seul profit des américains lesquels en excluaient totalement les panaméens. Panama avait voulu devenir indépendant pour assurer sa propre auto-détermination, mais il s’aperçut que cette indépendance ne servait que les intérêts américains. C’est pourquoi, de nos jours encore, le nom de BUNAU-VARILLA continue à inspirer du dégoût aux Panaméens qui, lorsque le nom du traité Hay-Bunau-Varilla est évoqué, disent avec amertume que « c’est le seul traité qui ne fut jamais signé par les Panaméens ».

Conclusion de ce chapitre

            A la suite du traité (début 1904), les Américains se mirent au travail, sans l’aide des Français. Ils se débarrassèrent d’abord des moustiques qui apportaient les fièvres mortelles en déversant des milliers de tonnes de pétrole brut dans les marécages. Puis, pendant dix ans, ils creusèrent, bétonnèrent, érigèrent des digues et des immeubles, firent sortir des villes de terre reliées entre elles par des routes et des voies de chemin de fer, et imposèrent aux Panaméens les modes de vie américains.

            Après 1904, on n’entendit plus parler de BUNAU-VARILLA : il revint en France et racontera, dans plusieurs ouvrages, cette épopée panaméenne. Il faudra attendre la Première Guerre Mondiale, où on le retrouve colonel. Il participe activement aux batailles de Verdun (où il commande un corps d’armée), où il est plusieurs fois blessé et perd une jambe. Mais c’est à Verdun surtout qu’il gagna une grande notoriété grâce à l’invention d’un système de purification des eaux appelé depuis « verdunisation » : il s’agissait, au moyen de pompes mélangeuses spéciales, d’introduire du chlore en quantités savamment dosées dans les eaux plus ou moins polluées et non potables, et de les rendre ainsi consommables. Ce système existe encore de nos jours sous le nom de « chloration ».

            Philippe BUNAU-VARILLA décède en 1940, à l’âge de 82 ans, auréolé dans certains journaux du titre de « vainqueur de Panama ».

            Peut-être Panama offre-t-il quelque part un symbole unique : c’est le 15 août 1914 qu’il fut officiellement inauguré par le Président Wilson, alors qu’en Europe le canon parlait déjà.

            Enfin, et pour conclure d’une manière plus actuelle, voici un article du Monde Diplomatique de novembre 2003, où l’on peut lire:

« Il a fallu attendre le 31 décembre 1999 pour que le Panama récupère son canal et la zone de 1 474 kilomètres carrés sur lesquels les Etats-Unis exerçaient une totale souveraineté. Toutefois, la Colombie ne se verra jamais restituer la province qui, il y a un siècle le 3 novembre 1903 et précisément pour percer la voie stratégique, lui a été arrachée par les sombres manœuvres de Washington, des séparatistes panaméens, et d’un aventurier français ».

            Aventurier, il le fut certainement, mais à la manière d’un grand, d’un « haut de gamme » dont les intérêts – et je le crois sincèrement – étaient exactement ceux de son pays. BUNAU-VARILLA fut, à n’en pas douter, un grand patriote, un pur démocrate nourri aux cultures combinées de la France et des Etats-Unis, deux pays qu’il chérissait par-dessus tout et dont il voulait défendre les valeurs face à la montée de l’Allemagne, nation qu’il haïssait viscéralement au-delà de toute mesure.

Ingénieur hors pair, militaire à la carrière exemplaire, il fut aussi Franc-maçon.

A dire vrai, on connaît peu de choses de la vie maçonnique du Frère BUNAU-VARILLA.

Nous l’avons vu, à partir de 1885, il se met au service de Ferdinand de Lesseps, dont il devient le bras droit. Il demeure alors à Paris, dans le 16ème, où il côtoie toute la haute société politique et financière de l’époque. Il fait partie de ce que l’on peut appeler la bourgeoisie aisée (la « jet-society ») : capitaine de génie à 26 ans, on lui reconnaît un rôle de premier plan dans les idées modernes qu’il développe, notamment celles concernant le canal de Panama. En 1887, il fait la connaissance du Ministre de l’Agriculture, le Frère Paul BARBE. Tous les deux ont quelques points communs : BARBE est ingénieur (en explosifs de surcroit, ce qui pourra servir !), ancien militaire officier d’artillerie, et directeur du journal Le Républicain de Seine-et-Oise. BARBE a été député de Seine-et-Oise de 1885 à 1890, dans l’arrondissement de Rambouillet. Si je parle de Paul BARBE, c’est d’abord parce qu’il fut franc-maçon, et Frère de notre Loge où il s’était affilié en 1887 (il est alors ministre du Cabinet Rouvier, antiboulangiste). Il était aussi affilié à la Loge de Meulan Les Amis de l’Humanité, et avait été initié à L’Etoile Polaire à Paris. Lors de la construction de notre Temple en 1887, il fut le principal actionnaire de la SCI créée à cet effet : il détenait 200 actions sur les 280 souscrites. Enfin, ce qui n’est pas à négliger, le Frère BARBE a « trempé » dans le scandale de Panama en 1887, recevant 550 000 francs pour user de son influence auprès du Sénat afin de faire pencher les votes en faveur de l’emprunt Panama : c’était un « chéquard » dont on a affirmé, à Mantes, qu’il avait été le principal constructeur du Temple grâce à l’argent de Panama (ce qui était probablement vrai ! )

Bref, toujours est-il que BARBE et BUNAU-VARILLA se connaissent, se côtoient, et que le premier va entrainer le second dans la vie politique et maçonnique de notre région.

Sur l’insistance du Frère Barbe d’abord, aidé ensuite de certains Frères de la Loge, élus de communes avoisinantes, Philippe BUNAU-VARILLA est initié à Liberté par le Travail le 26 mai 1889. Les enquêtes le concernant furent menées tambour battant : elles prirent à peine un mois et furent semble-t-il de pure forme. Cette initiation ne fut apparemment qu’opportune, permettant au nouveau Frère de tenter de se faire une place politique à Mantes. En effet, en septembre 1889, c’est le temps des législatives, suivies en février 1890 des sénatoriales. BUNAU-VARILLA, sans cesse aux côtés de son mentor BARBE et des Frères de la Loge CACHEUX (V.°.M.°.), BOISSEL, LEDEBT, va s’investir pendant quelques mois dans la vie politique de la région. Mais, peu connu malgré le battage des journaux républicains (tels celui de BARBE, ou l’Electeur Français et, bien entendu le Journal de Mantes ), et des conférences – nombreuses – qu’il donne dans toute la région en compagnie de BARBE, il ne parviendra pas à se faire élire.

Le Frère BUNAU-VARILLA obtiendra régulièrement ses augmentations de salaire, et sera semble-t-il assez assidu, jusqu’à ce qu’il soit obligé de partir pour la Colombie, six ans après son initiation. Je n’ai pas trouvé trace ensuite de sa vie maçonnique en Amérique, quoique certains détails puissent nous montrer qu’il n’avait probablement pas coupé les ponts avec la Franc-maçonnerie.

Sa manière de s’exprimer d’abord dans certains de ses écrits, principalement des lettres échangées avec des amis américains dont on sait qu’ils ont appartenu à la maçonnerie de leur pays : le Frère Bigelow, qui accueillait souvent BUNAU-VARILLA et sa famille quand ils se déplaçaient aux Etats-Unis (Bigelow fut écrivain, diplomate, propriétaire de l’Evening Post à New-York, consul général en France où il écrivit une monumentale biographie de Benjamin Franklin). Pour certaines de ses correspondances, il concluait ainsi : « I have said my say » ce qui, en bon américain, correspond à notre « j’ai dit ! » (dans Le Matin n’écrivait-il pas « Ma tâche n’est pas achevée, mais j’ai fait mon devoir »)

BUNAU-VARILLA était contre l’esclavage : cela transparait souvent dans ses œuvres où il montre son caractère humaniste et tolérant. Il protège les travailleurs du canal, quelle que soit leur nationalité, et sera généreux envers beaucoup d’entre eux et leurs familles quand ils seront victimes des maladies tropicales.

Peut-on affirmer encore que ses acquis maçonniques transparaissent dans son œuvre ? La création du drapeau panaméen par exemple. Il l’inventa lui-même, et il fut confectionné par son épouse. Le premier essai (il y en eut trois) représentait le même emblème que le drapeau américain, à deux exceptions près : les bandes blanches horizontales furent remplacées par des bandes jaunes (couleur caractéristique des drapeaux espagnol et colombien), et à la place des étoiles en haut à gauche il dessina deux soleils (symbolisant les deux océans) reliés par une bande jaune. Ce drapeau n’ayant pas été du goût des Panaméens car rappelant trop celui des Etats-Unis, il en fut créé un second, aux couleurs françaises (l’ordre des couleurs fut changé plus tard, et on ne sait pas pourquoi !) qui restera celui de Panama.

Enfin, il est permis de supposer – mais ce n’est qu’une simple supposition jusqu’à preuve faite – que BUNAU-VARILLA a participé à la création de la Loge américaine du Grand Orient Atlantide, le 1er janvier 1900 à l’orient de New-York où il venait souvent pour affaires. En tous cas, après son retour en France en 1904, il n’a jamais repris contact avec sa Loge mère Liberté par le Travail.

M.L.J / Le 7.04.2006
D.P

  • BIBLIOGRAPHIE

BUNAU-VARILLA :                    From Panama to Verdun, my fight for France (1940)
                                                The great Adventure of Panama (1920)
                                                Panama: Création, Destruction, Résurrection
                                                Panama : le passé, le résent, l’avenir (1892)
                                                La verdunisation des eaux
De MOLINARI G.                    A Panama (Guillaumin 1886)
BEL Raymond               L’isthme de Panama et le canal interocéanique (1901)
Quesnay de BEAUREPAIRE       Le Panama et la République
Louis MARLIO               La véritable histoire de Panama (Hachette 1932)
Jean BOUVIER             Les deux scandales de Panama (Julliard 1964)
VATTIER G.                  Les grandes heures de l’histoire de Panama
David McCULLOGH       The Path between the seas (1977)
Allen E. FREDRICK       Panama’s canal, American Heritage (2000)
Eduardo LEMAITRE        Panama y su separacion de Colombia (1972)
Jose QUINTERO DE LEON   Lo uno y lo otro en la historia del canal (1999)
BENNETT Ira                History of Panama Canal (1915)
CAMERON Ian              The Impossible Dream (1971)
BELUCHE Olmedo        La verdadera historia de la Separacion de 1903
TERAN Oscar               Del tratado Herran-Hay al tratado Hay-Bunau-Varilla (1976)
Claude MICHELET         Le Grand Sillon (roman – trilogie « Les promesses du ciel et de la terre »)
Keno Don ROSA          The Sharpie of the Culebra Cut (bande dessinée – Picsou Magazine – 2001)
 
….. et de nombreux sites Internet soit sur BUNAU-VARILLA lui-même, soit sur Panama et la construction du canal.