Le Libéria :
Echec moral de la Franc-maçonnerie Américano-Libérienne ?

- J. M. -

 









Le sujet de notre exposé est consacré au Libéria. Ce petit pays d’Afrique de l’Ouest, bordé par les Etats de la Sierra Léone, la Guinée et la Côte d’Ivoire, est connu du grand public pour sa flotte de complaisance, sa situation de guerre civile, pour la candidature d’un ancien footballeur du Paris Saint-Germain (Georges Weah) à la présidence de la République et l’élection de la première femme à la magistrature suprême dans un Etat Africain.


Le Libéria sera abordé   sous un angle historique avec en filigrane une reflexion critique de la Franc-maçonnerie américano-libérienne.
Notre travail se divisera en deux parties :

1. Naissance et chute de la République Noire-américaine du Libéria
2. L’échec moral de la Franc-maçonnerie Américano-Libérienne.


  • 1.    Naissance et chute de la République Noire-américaine du Libéria

L’africaniste Philippe Decraene a écrit au sujet du Libéria : « Le mouvement de rapatriement des noirs vers le Liberia fut surtout un mouvement animé par des blancs et prit en fait une allure de déportation des noirs dont les Etats du Sud souhaitaient se débarrasser »
Cette analyse doit être relativisée, même si elle comporte une part de vérité historique. En effet, les Etats du Nord de la fédération américaine sont rapidement acquises aux thèses anti-esclavagistes, l’idée de favoriser le retour de noirs volontaires en Afrique voit le jour. Cette volonté de retour vers le berceau des hommes noirs naquit en premier non pas chez les américains blancs, mais chez les Noirs américains libres  installés dans le Nord de la Fédération. Plus spécialement chez les francs-maçons noirs des Loges Prince Hall, du nom du fondateur de la Franc-maçonnerie noire américaine. Ainsi, l’universitaire Cécile Révauger, auteur d’un ouvrage « noirs et francs-maçons », signale que Prince Hall  a signé en 1787 une pétition adressée à la Chambre des Représentants du Massachusetts demandant une aide financière pour l’établissement d’une colonie en Afrique noire. Cécile Révauger précise : « Très tôt donc les maçons de la Prince Hall furent séduits par l’idée de l’émigration, pressés de fuir une Amérique raciste. »

Les francs-maçons noirs américains ne se contentèrent pas de théoriser le retour aux sources négro-africaines. Dès 1810, le capitaine et frère Paul Cuffee quitta le Massachussetts avec  trente huit autres noirs pour se rendre en Sierra Léone, cette expérience restera sans lendemain.

Tel est le contexte intellectuel et maçonnique dans lequel l’American  Colonization Society est fondée (1816).  Il s’agit d’un groupement philosophique du New  Jersey (Nord de la fédération américaine), certainement d’inspiration maçonnique, destiné à favoriser le rapatriement volontaire en Afrique des esclaves affranchis.
L’ACS acquiert une bande de terre en Afrique Occidentale, sur la Côte des Graines.

Le 7 janvier 1822, un premier groupe de noirs américains et d’antillais anglophones transporté à bord du brigantin « Elisabeth » débarque sur les côtes du futur Libéria. Très vite, il se heurte à l’hostilité des africains qui les considèrent comme des envahisseurs. Aussi entre le double rejet subi sur une grande partie du territoire américain et les agressions des africains, les nouveaux arrivants doivent s’imposer par la force des armes à feu pour survivre. Ils remportent une première victoire lors de la bataille de Fort Hill en décembre 1822. Les premières rencontres entre africains et noirs américains sont placées sous les auspices d’une hostilité réciproque. A titre d’exemple, en juin 1835, des américains de confession quaker sont massacrés par des tribus. A cette difficulté avec les africains, s’ajoutait la persistance de la traite négrière clandestine dans ce secteur, traite qui visiblement ne semblait pas déranger les chefs tribaux.
Ce rejet initial de la part des africains marquera l’Histoire du Libéria jusqu’à la chute finale de la République Noire américaine, accentuera la mentalité ségrégationniste des migrants américains, cette dernière étant l’héritage de près de trois siècles d’aliénation mentale et culturelle légué par le milieu culturel dominant Anglo saxon-protestant blanc.

En 1824, les nouveaux arrivants fondent la cité de Monrovia, en hommage au Président américain James Monroe. Si Monroe prône le retour des anciens esclaves en Afrique, c’est pour se débarrasser du problème noir. La création du Libéria sera progressive. D’autres sociétés Philanthropiques de colonisation viennent s’agréger au projet initial de l’ACS, tels le Maryland State Colonization Society, la Société de colonisation de Virginie, The Quaker’s Young men’s.

En 1838, les sociétés de colonisation, à l’exception de celle du Maryland, forment un Commonwealth qui est rejoint par la société du Mississipi en 1842. Ce Commonwealth accède à l’indépendance en 1847 et ratifie l’année suivante une constitution sur le modèle américain. Quelques années plus tard, le Libéria intègre le comté indépendant du Maryland    (ne pas confondre avec son homonyme des USA) qui doit faire face aux assauts des ethnies africaines Kru et Grelo. Le nouvel Etat doit faire face également à la persistance d’une traite négrière clandestine dans le secteur de Cless, qu’il parvient à éradiquer définitivement avec l’aide des flottes britannique et américaine en 1857.

Sur le plan des relations internationales, le Libéria est reconnu dès sa création par la Grande-Bretagne alors que les USA ne le reconnaîtront qu’après la guerre de Sécession. Au moment de la curée coloniale de la fin du 19ème siècle et du début du 20ème siècle, l’indépendance politique du jeune Etat Africain est menacée par les visées expansionnistes des grandes puissances européennes. En 1891, les français annexent le Sud-Est du Libéria , avec le soutien implicite des tribus africaines. En 19O7, le gouvernement libérien cède une portion de son territoire à la France (le secteur du Makona). L’Angleterre participera aussi à cette tentative de démembrement du Libéria. Par deux fois, en 1885 et 1911, la puissance coloniale anglaise obtient par des traités léonins une partie du territoire libérien (le fleuve Mano devient la frontière entre le Libéria et la colonie britannique de la Sierra Léone).

IL faudra une intense activité diplomatique du gouvernement fédéral américain à partir de 1909 pour éviter la totale disparition politique du Libéria, activité  consulaire favorisée par le ministre-résident représentant des Etats-Unis à Monrovia, le Noir Américain Ernest Lyon qui était originaire de l’Etat fédéré du Maryland comme bon nombre de Libériens d’origine américaine. Même si nous reviendrons plus en détail sur l’influence maçonnique au Libéria, des faisceaux d’indices semblent indiquer l’appartenance d’Ernest-Lyon à la Franc-Maçonnerie Noire Américaine.  Outre son statut épiscopal comme bon nombre de francs-maçons de la Prince Hall, Ernest Lyon entretenait une correspondance avec Booker T.Washington, autre frère de la Prince Hall, portant notamment sur la nécessité d’entretenir des liens privilégiés entre le Libéria et les USA (correspondance du 5 juin 1908-The Booker T.Washington Papers). Enfin un dernier indice paraît démontrer l’appartenance d’Ernest Lyon à la FM Noire Américaine ; une loge établie à l’Orient de Sembach en Allemagne et dépendant de la juridiction de la Grande Loge Prince Hall du Maryland porte le nom d’Ernest W Lyon Lodge n°107. Cette appartenance à la Franc-Maçonnerie est capitale, car comme nous le verrons dans la seconde partie, il y a une grande implication entre le pouvoir politique et la Franc-Maçonnerie.

L’indépendance politique n’est pas synonyme d’indépendance économique, dans ce domaine le Libéria préfigure la situation des Etats Africains post-coloniaux. Jusque dans les années 1870-188O, le Libéria a connu une certaine prospérité grâce à la culture du café. Mais le développement des plantations brésiliennes de caféiers entraîne la ruine économique du jeune Etat. De plus la curée coloniale entraîna également des conséquences économiques désastreuses pour le jeune Etat. 

Ecarté des circuits commerciaux africains du fait de la colonisation européenne, les revenus du Libéria s’effondrèrent. En conséquence, le nouvel Etat se trouva dans l’obligation de contracter des emprunts à l’étranger, auprès de financiers étrangers installés à Monrovia et surtout donner d’importantes concessions à la société FIRESTONE pour l’exploitation de plantations d’hévéas.
Sur le plan de la politique intérieure, la ruine économique du Libéria, et c’est une hypothèse à ne pas écarter, accentua la décadence des mœurs politiques de l’élite Libérienne. Désormais, l’Etat et ses maigres finances publiques devinrent la seule source de revenus ainsi que l’enjeu de luttes intestines.

Examinons brièvement le fonctionnement des institutions politiques libériennes de la fin du 19ème siècle jusqu’en 1980 : Il y a un président, un vice-président, une chambre des représentants et un Sénat, une constitution comparable à celles des Etats-Unis. Elles sont calquées, sur le plan organique, sur celles des USA.

Mais les Noirs Américains n’ont pas institué le suffrage universel direct mais un suffrage censitaire reposant sur les revenus financiers et la propriété foncière. Jusqu’au coup d’Etat de 1980, il fallait posséder 1000 dollars américains pour être élu représentant, 1200 pour être sénateur et 2500 pour présenter à la  présidence. Ces sommes en apparence classiques pour un américain moyen, écartaient dans les faits, les masses tribales déjà exclues des circuits politiques, fonciers et du monde des affaires. Dans les années 1960, les revenus moyens d’un libérien étaient de moins de cinq dollars US par an. Il existe également une particularité qui permet d’affirmer « le caractère xénophobe du texte constitutionnel Libérien », seul un individu ayant des origines négroïdes peut accéder à la nationalité libérienne
La lutte pour le pouvoir politique concerne les quelques 600 familles américano-libériennes qui contrôlent l’Etat. Dans les premières années de la République, des rivalités opposent les mulâtres aux noirs au sein des immigrants américains. Cette rivalité atteint son paroxysme lors du premier coup d’Etat en 1871 au cours duquel Edward James ROYE, le premier noir élu à la Présidence est destitué. C’est seulement en 1876, que les Noirs écartent définitivement les mulâtres du monopole politique, notamment par la création du parti politique « True Whig Party » qui restera au pouvoir jusqu’en 198O. Au fil des années, ce parti qui selon Louis DOLLOT signifie « We hope In God » (nous espérons en Dieu), devient un parti unique de fait, dans lequel se répartit les bénéfices du pouvoir politique et ce en dépit de la création éphémère  en 1922 du People PARTY, notamment par la pratique de la corruption et des fraudes électorales. Du moins, si on tient compte des analyses  de Messieurs Akpan (nigéria), Jones (Libéria) Et Pankhurst (GB) développées dans le chapitre 28 de l’Histoire Générale de l’AFRIQUE (1880-1935).

La société Libérienne est marquée par le sceau de l’inégalité entre ses populations, tout d’abord au sein du groupe dominant des américano-libériens, puis entre américano-libériens et Africains. Pis en 1930, le gouvernement Libérien fait l’objet d’une enquête de la part de la Société des Nations car il est soupçonné d’un trafic de main d’œuvre servile en direction de l’île espagnole de Fernando Po. Cette accusation grave à l’encontre d’un Etat bâti par des descendants de victimes de la Traite Négrière doit être abordée avec précaution, car si l’on en croit les analyses de Akpan, Jones et Pankhusrt, ces accusations émanaient de la presse britannique et américaine. Elles n’ont pas été confirmées par une Commission d’Enquête de la S.D.N envoyée au Libéria en 193O. Toutefois, cette commission a relevé des contraintes dans le recrutement de la main d’œuvre, elle avait également constaté des inégalités entre Libériens et africains. Elle préconisa une mise sous tutelle du Libéria sous le contrôle « d’administrateurs blancs ». Pour éviter  cette humiliation, le président Libérien, le frère King donne sa démission. Son successeur, Edwin J.Barclay, promulgua des lois contre le travail forcé, la pratique de l’esclavage. Toutefois, il du mener d’âpres négociations avec la SDN jusqu’en 1932 pour préserver son indépendance.

 Un effort est fait sous la présidence Tubbman (1944-1971) pour intégrer les élites africaines traditionnelles à l’appareil d’Etat Libérien et aux hauts postes à responsabilité, Sur le plan politique, des africains entrent dans le gouvernement Libérien. Aux cinq Comtés d’origine se situant sur le littoral, Tubman crée quatre autres comtés qui intègrent dans le droit commun les terres africaines de l’intérieur.
Mais cette ouverture vient trop tard. Son successeur, le président Tolbert doit faire face à des émeutes africaines en 1979, avant d’être assassiné en 1980 lors du Coup d’Etat perpétré par le sergent-chef  Samuel Doe et les hommes de troupes, tous d’origine tribale (ethnie Krann entre autres). La mort de Tolbert intervient à un moment où le Libéria s’intègre à l’économie régionale de l’Afrique Occidentale et qu’il joue un rôle diplomatique de premier plan au sein de l’Organisation de l’Unité Africaine. Ce rôle dans la politique inter-africaine avait été ébauché en février 1959 par un plan du Président Tubman qui préconisait l’instauration d’une organisation d’Etats Associés d’Afrique, certainement pour contrecarrer l’activisme tiers-mondiste et socialiste de Kwame Nkrumah, en faveur des USA.

Cependant, il serait erroné de conclure que la société Libérienne était bâtie sur une forme d’apartheid à la Sud-Africaine. En effet, dès 1880, l’émigration des Noirs Américains vers le Libéria cesse et il faut savoir qu’entre 1822 et 1880, seuls 16000 noirs américains s’établissent au Libéria sur un total de Trois millions  vivant aux Etats-Unis d’Amérique. Aussi, des mariages mixtes entre noirs américains et autochtones sont loin de constituer des exceptions et des africains s’intègrent à la société libérienne en ajoutant des patronymes américains. Il existait également des points de contact entre la culture urbaine Américano-Libérienne imprégnée de protestantisme et de Franc-Maçonnerie et les sociétés africaines traditionnelles. Ainsi le dernier président de la Première République William Tolbert, assista en qualité de chef coutumier qualifié de « zorro » à une cérémonie de clôture « PORO », le PORO étant une  cérémonie d’initiation de jeunes garçons pour atteindre l’âge adulte, qui fut organisé à l’orée de la forêt de Besao en 1978.. Pour autant, cela n’enlève pas au Libéria le caractère injuste de ses structures sociales.


Maintenant, il convient d’aborder dans la seconde partie de ce morceau d’architecture, le rôle et l’échec moral de la Franc-Maçonnerie Américano-libérienne.

  • 2. L’échec moral de la Franc-Maçonnerie Américano-libérienne

 
Avant d’examiner l’échec moral de la Franc-maçonnerie Libérienne, il conviendra dans un premier temps d’évoquer ses origines, ses liens avec la Franc-Maçonnerie Noire Américaine (Obédience Prince Hall), son influence réelle ou supposée sur la vie politique libérienne, ainsi que l’utilisation discrète de symboles qui ne sont pas accessibles aux profanes.

Dans les premières années du Libéria sont fondées à l’Orient de Monrovia, la loge Saint-Paul et la Loge Saint-Johnn  (Mackey’s encyclopedia of free masonry-www.phoenixmasonry.org/mackeys.) avant la création officielle en 1867,  de l’Ancient free and masonic lodge of libéria, sous les auspices de la Prince Hall, l’obédience noire. Dés l’allumage des feux à Monrovia, des maçons de la Prince Hall jouent un rôle important. Nous pouvons légitimement penser que la Franc-maçonnerie libérienne est sous la juridiction de la Prince Hall. En effet, il faut savoir que l’organisation maçonnique noire aux Etats-Unis repose sur une large autonomie des loges au plan fédéral, à titre d’exemple la Grande Loge de l’Indiana comme la Grande Loge du New Jersey bien que faisant partie de l’obédience Prince Hall ne reçoivent pas leurs directives d’une autorité maçonnique fédérale. D’après les sources consultés (sites Internet ou ouvrages), la Franc-maçonnerie Libérienne se réfère expressément à Dieu  et comme aux USA, les églises protestantes noires sont parties intégrantes des loges. La franc-maçonnerie libérienne se distingue de son homologue américain par la cohabitation de loges masculines et féminines (Household of  Ruth), alors qu’aux USA, il n’existe que des sociétés féminines (Eastern Star) dont le rôle principal est de préparer les agapes de leurs maris francs-maçons ou de diriger des œuvres de bienfaisance. L’influence américaine est également visible par le comportement des frères, qui aux plus belles heures de la République du Libéria, n’hésitaient pas à défiler dans les rues de Monrovia ou des principales villes en chapeau Haut de forme et décors maçonniques fièrement arborés. La pose de la première pierre de l’hôpital du Comté de Grand Bassa en 1946 fournit le spectacle d’un  déploiement de faste maçonnique sous la présidence du Chief Justice Grimes.
 
Aujourd’hui, encore, il suffit de visiter les sites web des Grandes Loges de l’Obédience Prince Hall pour voir les photos des frères  en grande tenue maçonnique et chapeau haut de forme.

Non seulement, les frères libériens avaient le même affichage libre et visible de leur appartenance maçonnique que leurs frères  américains, mais ils entretenaient des relations avec, nous pouvons l’affirmer, leur obédience mère.
L’universitaire Cecile Revauger, dans son ouvrage « Noirs et francs-maçons » note le point suivant : « Il semble avoir eu dans les années 20 une parfaite complicité entre une frange de la franc-maçonnerie Noire américaine et la République du Libéria, sans doute parce qu’elles se considéraient comme des élites au sein de leurs communautés ». Revauger parle de sentiment implicite de supériorité envers les autres ethnies. »

A cette communauté d’esprit, s’ajoutent des visites de dignitaires maçonniques libériens comme celles de Nathaniel H.B Cassell aux loges de Prince Hall (Washington DC, Maryland) et du futur président du Libéria Charles Dunbar Burgess King,  alors Grand Maître de la Loge du Libéria, à la Grande Loge de Prince Hall de New York, durant l’année 1919.
Ses liens ne seront pas rompus pendant les années de la dictature de Samuel Doe et de la guerre civile en dépit du saccage des temples libériens et de l’entrée en clandestinité des  loges. En 2001, selon le site anglophone, Freee.masonry.org, le Grand Maître de la Loge du Libéria vivait dans le quartier new yorkais de Broolyn et d’après une consultation du site de la loge de Pensylvannie (consultation du 19/01/2006), cette loge américaine entretenait des contacts avec la « Blazin star lodge n°107 (loge de l’étoile flamboyante) à l’Orient de Monrovia.

Ses liens entre les deux maçonneries ont évidemment des répercussions sur le plan politique. Comme nous l’avons vu plus haut, ils ont empêché le démembrement du Libéria au profit des puissances coloniales européennes. Mais en contrepartie, ces obédiences maçonniques possédaient un caractère conservateur et typiquement anglo-saxonne. Cette mentalité conservatrice a fait obstacle sous la présidence du frère King à une nouvelle installation de Noirs Américains sous la conduite du leader négriste Marcus Garvey. Ce paradoxe n’est qu’apparent car les responsables politiques du Libéria n’ont pas voulu cautionner un révolutionnaire non affilié à la Prince hall, et qui dérangeait les intérêts du grand protecteur américain. Dans cet échec, il ne faut pas sous-estimer le rôle du frère William DUBOIS, intellectuel adversaire de GARVEY et fondateur du Panafricanisme, qui représentait le gouvernement américain lors de l’installation de King à la présidence du Libéria. De plus, les Libériens ne voulaient pas apparaître comme un foyer d’agitation révolutionnaire vis-à-vis des puissances coloniales, car à cette époque la survie de leur Etat était encore en jeu.

La mentalité ségrégationniste de la maçonnerie libérienne étroitement mêlée à celle de la classe politique, qui a fait sienne le sentiment de supériorité des anglo-saxons protestants blancs, a essentiellement favorisé jusque dans les années 1880, une émigration noire anglophone et protestante en se montrant hostile à une éventuelle venue de noirs brésiliens de confession catholique. Cette attitude aura pour conséquence, un déséquilibre démographique qui finira par jouer en faveur des Africains.

Qu’en est-il de l’influence de la Franc-maçonnerie au sein de la classe dirigeante américano-libérienne ?

Louis Dollot, auteur d’un des rares ouvrages rédigés en Français sur le Libéria (Le Libéria, Que-sais ?1981) déclare à ce sujet :

« C’est au sein des américano-libériens que la franc-maçonnerie recrutait ses membres et pratiquement aucun d’entre eux ne pouvait faire carrière s’il n’était affilié à l’une ou l’autre des grandes loges du pays. » Plus loin, il précise que le chef de l’Etat est obligatoirement un haut dignitaire maçon, parfois un ancien grand maître. Le professeur Libérien Amos Sawer précise également que la plupart des membres les plus influents de la société des colons devinrent francs-maçons, cette appartenance leur conférant un important statut social.
 Mes recherches à ce sujet, notamment avec l’aide du dictionnaire historique du Libéria rédigé par le professeur Libérien Elwod Dunn et de ses collègues Amos J.Beyan et Carl Patrick Burrowes, m’on permis d’affiner ces affirmations de Dollot et de Sawer.
Entre 1847 et 1980, sur dix-sept présidents et leur Vice-Président, cinq ont occupé la charge maçonnique de Grand-Maître et quatre vice-présidents ont également exercé cette charge maçonnique.
La présence matérielle de la Franc-Maçonnerie était également caractérisée par l’érection de grands temples comme celui de Monrovia ou de Harper (ville importante du pays) sur des collines surplombant les cités, fidèles répliques de temple américain ou du capitole pour celui de Monrovia. Mais il existait aussi des temples plus modestes comme ceux du Comté de Grand Bassa qui étaient des immeubles de tôle rouillée.
Evidemment, lorsque les Africains sous la houlette de Samuel DOE renversèrent la Première République et exécutèrent les principaux dignitaires américanos-libériens avant de se livrer à un  pogrom anti-noir américain, la Franc-Maçonnerie fut déclarée hors la loi et le Vénérable Maître James A.Pierre également Président de la Cour suprême fut assassiné et le temple de Monrovia saccagé.
Toutefois, la Grande Loge du Libéria a du continuer à organiser des tenues dans la clandestinité, car fin 1989, le frère Philippe J.Lysandas Brumskin aurait négocié la restauration du Temple de Monrovia mais également l’adhésion à la Franc-maçonnerie du dictateur Doe, qui avait besoin de l’appui de l’ancienne classe dirigeante pour se maintenir au pouvoir. Cette adhésion ne se fit point car la guerre civile fut déclenchée par un autre «futur dictateur sangunaire », l’américano-libérien Charles Taylor et Samuel DOE fut mis à mort en 1990.
Si le temple monumental de Monrovia, les défilés des frères à l’occasion de fêtes ou d’enterrements sont des signes visibles de la présence maçonnique, il en est d’autres plus discret. Dans le cadre de cette planche, je parlerai de deux signes.

1) Le Temple de Monrovia ne se contente pas d’être une réplique du Capitole.

Il est bâti sur une colline dénommée « Mamba point », ce qui signifie la colline du Mamba. Le Mamba est un serpent de couleur verte qui fait partie de la faune Libérienne. Or le Serpent Vert est également un conte symbolique écrit par le frère Goethe (1795). Est-ce un hasard ? Je l’ignore. Mais, il faut savoir que dans cette œuvre « chimique » de Goethe, les anneaux du Serpent Vert qui fait don de sa vie se transforment en « piles et arches » d’un pont qui relie deux rives d’un fleuve et surtout permet au peuple d’accéder librement à un Temple édifié sur la rive orientale, certainement celui des Lumières de la connaissance. Le « Mamba Point » où est édifié le Temple de Monrovia représenterait donc un lien entre les deux rives de l’océan, entre les Etats-Unis et le Libéria, ce qui donne un éclairage nouveau à la devise Libérienne « C’est l’amour de la liberté qui nous a conduit ici. ». Ces migrants quittant les sombres contrées de l’esclavagisme et du racisme pour retrouver la lumière de la liberté et des origines perdues.

J’avancerai une hypothèse pour expliquer la présence de la symbolique du Serpent Vert: Il y avait parmi les Européens installés au Libéria des Allemands, des hommes d’affaires et des commerçants (environ 1200 selon Louis Dollot), surtout la musique de l’hymne national du Libéria a été composé par l’Allemand Olmstedt Luca en 1847.

2) Il est communément admis que le drapeau libérien est une imitation de celui des Etats-Unis, avec une seule étoile. Mais à l’origine Le Libéria était un Commonwealth de comtés et le drapeau aurait pu représenter des étoiles en cercle pour éviter l’accusation de plagiat par les américains. La présence d’une étoile quand nous connaissons le poids de la Franc-maçonnerie peut s’expliquer de la manière suivante : Cette étoile est le pentagramme qui se trouve à l’Occident de la Loge. Il symbolise la totalité dans la Franc-Maçonnerie Déiste ainsi que l’homme régénéré. Ici en l’occurrence, le Noir Américain de retour en Afrique devenait théoriquement un « homme nouveau ».

A la lumière de ces deux exemples symboliques, l’échec moral de la Franc-Maçonnerie en paraît encore plus flagrant. La minorité américano-libérienne a certes construit une nouvelle société mais à leur usage exclusif, abandonnant l’utopie des premiers fondateurs.  A la veille, du coup d’Etat de 1980, les américano-libériens représentaient 3,9% de la population mais possédaient 60, 4% du revenu national.
 Le droit de vote accordé aux africains contribuables en 1945 par le frère Tubman n’a pas pour autant supprimé le caractère censitaire des élections locales et nationales. De plus, à la veille de la chute de la Première République, plus de 70% de la population libérienne était analphabète, donc exclue de fait de la vie publique et sociale de la zone urbaine du pays, et ce en dépit du caractère gratuit de l’enseignement primaire et secondaire depuis 1900. Les établissements d’enseignement étaient concentrés principalement sur le littoral libérien.

Même si un africain intégrait un cycle d’enseignement jusqu’à l’université, ses diplômes subissaient une dévalorisation de fait car les enfants des élites américano-libériennes partaient étudier dans les universités américaines, pour revenir occuper les postes de premier plan dans leur pays. Durant la présidence Tolbert, le campus de Monrovia fut un foyer d’agitations.

La franc-maçonnerie libérienne, comme ses homologues dans le monde, était censée réunir les hautes valeurs morales et répandre les lumières acquises hors du Temple au profit de l’Humanité. Or ce ne fut point le cas, car il y eut une implication étroite entre les milieux gouvernementaux, maçonniques qui loin de répandre une lumière de justice et de morale, ont surtout favorisé le népotisme (répartitions des postes entre frères au sens parental du terme au sein du gouvernement Tolbert, élection à la présidence à quelques années d’intervalles des cousins King), la corruption et la mise à l’écart de la majorité de la population vivant sur le territoire.
Donc le temple maçonnique de Monrovia, loin d’être le symbole de la Lumière éclairant la Première République Noire du continent africain, constituait le signe ostentatoire de la domination américano-libérienne.

La compromission apparente de la Franc-Maçonnerie Libérienne avec un régime injuste et corrompu ne peut que nous faire méditer sur cette citation du Frère Oswald Wirth : « Il va de soi que la maçonnerie ne se mettra jamais au service d’un gouvernement quel qu’il soit. Une organisation maçonnique se faisant l’instrument du pouvoir n’a plus droit, en effet, au titre de libre maçonnerie. »
Un fait doit être également souligné, le frère William DUBOIS qui avait représenté le gouvernement américain à Monrovia lors de l’installation du président et frère King, était également l’un des fondateurs du mouvement « Panafricaniste ». A la fin de sa vie, cet américain prit la nationalité Ghanéenne et partit s’installer au Ghana au service du président Kwame NKrumah. Si ce cas paraît isolé, cela tend à démontrer le discrédit dans lequel semblait être tombé le Libéria auprès des milieux intellectuels noirs américains, même si Monrovia accueillit en août 1959 la IIème Conférence des Etats Indépendants.

Toutefois, il ne faut pas occulter des aspects positifs de l’influence maçonnique. En dépit du caractère autoritaire des derniers présidents libériens (Tubman et Tolbert), le régime politique du Libéria ne pouvait pas être comparé sur le plan de la violation des Droits de l’Homme aux dictatures sanguinaires de l’Afrique Francophone (Togo, Zaïre, Guinée Konakry par exemple). Sur le plan intérieur, il semble qu’il eut une volonté de respecter la personne humaine, notamment en prohibant les sacrifices humains en vogue dans les sociétés traditionnelles du Libéria. Le président William Tolbert avait même donné des instructions en ce sens. Il est à noter qu’en 2005, le président par intérim du Libéria Gyde Briant avait également pris des mesures réglementaires pour lutter contre les pratiques sacrificielles lors des élections présidentielles de novembre 2005.
Nous voici presque arrivés à la fin de cette planche. L’élection  à la présidence du Libéria de Madame Sirleaf Johnsonn, américano-libérienne, ancienne ministre de Tolbert et diplômée de Havard, paraît annoncer un retour au pouvoir politique de l’ancienne classe dirigeante.

La consultation du site de la commission nationale électorale du Libéria nous a donné une confirmation partielle. En effet, parmi les candidats, nous avons retrouvé des patronymes à consonance anglo-saxonne ainsi que la présence du fils de Tubman. Seulement, il y a un fait nouveau, les candidats à la Présidence et à la Vice-présidence sont d’origine américano-libérienne et africaine, ou l’inverse. Un partage du pouvoir avec les élites africaines semble se dessiner et il faut souligner que l’élection au suffrage universel direct de Sirleaf Johnson a transcendé les clivages ethniques. De nouveau, depuis 2003, des tenues sont organisées au crépuscule dans le temple délabré de Monrovia. Le nouveau régime politique et les francs-maçons libériens sauront-ils retenir les leçons du passé pour ne pas commettre les mêmes erreurs ? Seul l’avenir nous le dira.

Ce morceau d’architecture consacré au Libéria ne doit pas être considéré comme une fantaisie exotique de ma part, car la confiscation du pouvoir par une minorité, la dévalorisation de l’enseignement de masse au bénéfice de quelques privilégiés, le mépris affiché à l’écart du peuple, les émeutes de la faim en 1979  ont fini par engendrer une dictature et quinze années de chaos (300 000 morts et un tiers de la population parie en exil sur une population de 3000 000 d’habitants). Regardons la situation sociale de la France de ce début du 21ème siècle. Notre pays ne serait-il pas sur la voie dangereuse d’un Libéria à l’Européenne ? Telle sera ma réflexion finale.