Société

  • Témoignage T…: Ancien détenu dans un camp de travail « khmer rouge », 1975-1979

Fait à K… (Cambodge), le 19 octobre 2011
Recueilli par Michel Baury, écrivain, collecteur de mémoire


« Avril 1975, les Khmers rouges prennent le pouvoir à Phnom Penh et demandent aussitôt aux citadins d’évacuer la ville, sous prétexte que les Américains vont la bombarder. J’étais alors étudiant à Phnom Penh et je préparais la deuxième partie de mon baccalauréat. Je dois quitter mon domicile avec mes parents.

Les habitants de la capitale sont poussés hors de la capitale. Les parents malades sont portés dans les bras par les adultes valides. Les Khmers rouges tirent et tuent en public. Les rues sont encombrées de corps décapités. La peur s’installe : on peut être abattu à tous instants. La chaleur, aux environs de 50°C, est accablante. Nous n’avons pas d’eau et il est interdit de quitter la route sous peine d’être exécuté immédiatement. Nous marchons pieds nus et, au bout d’un certain temps, par suite du frottement sur le sol aride, les ampoules aux pieds apparaissent et nous font énormément souffrir. Mais il faut avancer quand même ! A un moment, nous sommes en présence d’une petite marre. Nous nous y précipitons tous et, très vite, la marre devient boueuse, fétide.

Nous mettons trois jours pour quitter la capitale et atteindre la campagne où nous sommes rassemblés dans un espace planté de manguiers, cernés de toute part par des militaires en armes, les mitraillettes pointées dans notre direction. Nous sommes assis et d’abord rassemblés par famille : si quelqu’un tente de se lever sans demander la permission, il est abattu. Ensuite, les militaires nous réclament tout ce que nous avons apporté de la ville et nous sommes bientôt séparés de nos familles. Je suis désigné avec trois autres jeunes : « toi, toi, toi et toi ! ». J’ai pleuré, pensant ma dernière heure arrivée. Les jeunes, les femmes et les hommes sont ainsi envoyés dans des camps distincts et séparés par de longues distances de telle sorte qu’il ne sera plus possible de nous revoir et que chaque membre de la famille servira de levier de pression sur les autres membres de la famille… Toute vie de famille, et toute relation familiale sont ainsi exclues !

Je fais partie du « groupe de jeunes actifs », rassemblement de jeunes gens de 15 à 25 ans et je suis affecté au camp de Baray, dans la province de Kampong Thom, à 125 kilomètres de Phnom Penh. A l’arrivée au camp, les autorités nous renvoient dans la forêt, toujours sous surveillance étroite, pour changer de tenue et nous vêtir d’un pyjama noir. Nous n’avons plus rien sur nous, pas même un peigne, seulement un pyjama noir de rechange.  Ceux qui possèdent des lunettes, un crayon, sont considérés comme des capitalistes ou des intellectuels et peuvent être abattus, juste à ce titre. L’argent n’existe plus pour nous, nous travaillons uniquement pour manger !

Le camp possède une baraque de 35 mètres de long environ. Il n’y a pas de cloison, pas de fenêtres et nous ne disposons que de notre second pyjama noir pour soutenir la tête la nuit où nous dormons à même le sol, en étroite promiscuité avec les moustiques, les serpents, les scorpions. Ce sera notre vie pendant quatre longues années.

Ceux qui approuvent les exactions du pouvoir, ce sont principalement les anciens du mouvement révolutionnaire, tous très jeunes pour la plupart. Les nouveaux adhérents sont les fonctionnaires de Pol Pot. Selon la théorie en vigueur, nous travaillons dans le camp, pour aider le peuple, tous les jours depuis le lever du soleil jusqu’au-delà de son coucher, jusqu’au moment où les ténèbres nous empêchent de poursuivre nos tâches… Et si la lune est à son apogée, alors nous sommes réveillés pour travailler la nuit à la lueur de la pleine lune ! C’est douze à quinze heures de travail dans ces cas-là. Le seul repos qui nous soit accordé, c’est à l’occasion de la fête du Têt qui dure trois jours en fin d’année.
Le travail forcé qui nous est assigné a lieu dans les rizières : planter et récolter le riz, creuser des canaux d’irrigation, et, en saison sèche, transporter la terre dans deux paniers portés sur les épaules. Lors du sarclage, il faut enlever les mauvaises herbes jusqu’aux racines.

Nous avons droit à deux repas par jour, à midi et le soir, le petit déjeuner est supprimé. Le menu est quotidiennement  renouvelé : bouillon de riz, puis sauce salée avec un petit bol de soja dans le meilleur des cas. Une telle alimentation ne suffit pas bien évidemment, qui plus est, pour les forçats du travail que nous sommes. Par ailleurs, l’hygiène fait absolument défaut. Il n’y a pas de savon et nous utilisons uniquement la cendre, en lieu et place. Nous n’avons pas de peigne et les poux ont tôt fait de s’installer sur nos têtes. Et puis il y a le scorbut qui ravage la population du camp. Des centaines de jeunes en meurent les uns après les autres, les gencives saignent… Pour combler ces disparitions, les autorités procèdent aux regroupements de camps.

 Le corps médical est inexistant. Une jeune femme, soi-disant infirmière, vient nous voir avec trois bouteilles. L’une contient un liquide blanc, l’autre un liquide jaune et la troisième un liquide rougeâtre ! Que nous soyons atteints de diarrhée, ou bien d’autres maux, on nous injecte en remède, systématiquement, les trois liquides. S’il manque un peu de liquide, elle utilise le jus de noix de coco ! Un jour, je suis atteint, à mon tour, par une épidémie de diarrhée. Je suis devenu très faible et pour marcher je dois me traîner à quatre pattes, comme un chien.

Des tentatives d’évasion ont lieu. Les autorités se vengent alors sur les membres de la famille, affectés à d’autres camps. Et même ceux qui arrivent à la frontière vietnamienne, sont exécutés avant de pouvoir passer de l’autre côté.

A la libération du camp de travail forcé, en 1979, par l’armée vietnamienne, le camp est très vite déserté par les garde-chiourmes qui s’enfuient et se réfugient dans les forêts. Un hélicoptère arrive au-dessus de notre camp et on nous dit : « vous êtes libres, rentrez chez vous ! ». Mais nous ne savons plus où aller. Mes deux frères ont été assassinés. Ma mère est morte de chagrin, trois mois après la libération. Une crise cardiaque a eu raison de sa souffrance occasionnée par la mort de ses fils. Pour ma part, je suis revenu complètement méconnaissable, terriblement amaigri, chauve, résultats de la malnutrition.

Actuellement, la majorité des membres du gouvernement sont des descendants directs des Khmers rouges, voire même d’anciens Khmers rouges ! Il y a un général khmer rouge encore en vie, en prison depuis 39 ans. Il doit être jugé, enfin, prochainement, théoriquement en 2012. Il a quelques 17 000 victimes à son actif !

Je croise régulièrement, à présent, le commandant du camp de travail dans lequel je me trouvais. Je ne connais pas son nom, au camp nous ne l’appelions que « chef ». Je l’ai néanmoins reconnu à sa cicatrice particulière au front, ça ne peut s’oublier. Il mène une vie tranquille à quelques rues de mon domicile. La rencontre furtive et fréquente est toujours une épreuve pour tenter d’oublier ce passé douloureux…

Signé : T…


Retour