Société

  La prostitution

- J.P. R -

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Je suis à l’âge des voyages. Aussi vais-je vous raconter ce grand périple que j’ai accompli au pays du sexe tarifé en France. Or ce voyage commence dès qu’on a franchi le seuil de sa porte. Car comme vous, j’ai vu apparaître dans les rues de notre agglomération des femmes aux cuisses nues. Je les ai prises en pitié les soirs d’hiver. Et encore plus lorsque j’ai accueilli l’une d’entre elles aux urgences après qu’elle ait été tabassée et violée par trois hommes ivres. Nez et dents cassées. Elles sont roumaines, très peu francophones. Elles ont été conduites de leur plein gré dans notre bonne ville par des proxénètes qui gèrent leurs revenus… Nous sommes invités à travailler à l’amélioration matérielle et morale de l’humanité, et la tâche est immense en ce domaine.


J’ai quitté le pays de l’abolitionnisme, au climat frais voire rigoureux où je campais en compagnie d’une majorité de femmes, ce qui n’était pas pour me déplaire. Il y prévalait l’idée qu’une nation évoluée, adulte et gouvernée par la raison devrait travailler à la disparition de la prostitution sur son territoire. Puis peu à peu, poussé par la curiosité, la puberté et de nombreux témoignages d’artistes, je me suis rapproché des fenêtres opaques des maisons de tolérance, d’où s’échappaient des rires, des chants, des effluves d’alcool et la chaleur des poêles… des poêles en fonte bien sûr. Et j’ai poursuivi ma quête jusque sur les trottoirs de nos villes où ces dames et ces hommes sont désormais rejetés, condamnés aux rhumes de cerveau (oui ils en ont) par la fermeture des bordels après le combat législatif de Marthe Richard, en 1946, surnommée « la veuve qui clôt ».


A l’adolescence, âge où se forment les opinions les plus radicales, mes professeurs de philosophies m’avaient appris qu’il valait mieux être plutôt qu’avoir. C’était une phrase que tout étudiant de famille modeste pouvait entendre. Aussi, poussant le principe jusqu’à ses limites, je m’étais convaincu que je n’avais pas un corps mais que j’étais un corps.

Alors puisque j’étais un corps autant qu’un esprit étroitement unis, la prostitution m’apparaissait comme une tentative pour cliver un individu (Ô paradoxe scandaleux : cliver un individu !). Le client cherchait à s’approprier une seule et infime partie de sa partenaire, son sexe sans s’intéresser au reste. Cette démarche consumériste et égoïste ne pouvait être considérée que comme une aliénation à l’évidence condamnable pour une raison morale. Et pourtant, les jeunes de mon âge n’étaient pas bégueules ! Le sexe avait été libéré par nos grands frères soixante-huitards. Il s’était même libéralisé, au point que chaque amateur que nous étions se prenait pour un hardeur. On baisait dans tous les coins, mais il fallait se donner, pas se vendre. L’argent salissait tout. Nous étions purs et durs, au propre comme au figuré…


J’ai écouté les féministes décrire la prostitution comme un viol tarifé, un obstacle à l’égalité des sexes, une atteinte à la dignité de la personne et une violation des droits humains. Elles citaient en exemple la Suède avec sa loi votée en 1998 qui établissait la prostituée comme une victime et le client comme un délinquant. Dix ans après sa mise en action, la prostitution de rue avait diminué de moitié dans ce pays. Le projet français actuel le prend comme modèle.


Mais les faits s’opposent souvent aux belles idées. Or un jour, une de mes patientes m’a demandé de l’aide. Elle était assistante de vie auprès d’un jeune homme de 20 ans physiquement handicapé dans les suites d’un accident de moto. Le psychisme était intact, prisonnier d’un corps abimé, couturé et partiellement paralysé. Il réclamait avec insistance un rapport sexuel, le premier de sa vie, à cette jeune femme qui avait tout pour inspirer le désir. Elle n’y tenait pas mais comprenait la légitimité de la demande de son protégé. Alors nous avons cherché sur Google : assistante sexuelle pour handicapé. Et nous avons rapidement trouvé. 400€ pour 2 heures. La transaction a eu lieu. J’ai ressenti une grande admiration pour le travail de la dame.

Et puis un de mes patients m’a dévoilé la source de ses revenus. Illettré, sans permis de conduire ni qualification professionnelle mais pourvu d’un sexe comme un bras de nourrisson, il vivait plutôt bien car des femmes le payaient pour leur faire l’amour. Où était le mal (sans E bien sûr) ?


Et puis j’ai été confronté à la misère sexuelle des travailleurs émigrés vivant seuls dans des foyers Sonacotra. Quand ils rentraient dans leur pays tous les deux ou trois ans pour retrouver leurs épouses, ils étaient impuissants s’ils n’avaient pas « entretenu » leur fonction sexuelle en France.


Et puis l’éthique médicale a évolué, témoin de la mutation des valeurs de notre société. Ma profession a reçu l’autorisation de modifier l’apparence ou le fonctionnement du corps sans que celui-ci ne soit malade. Question qui mériterait à elle-seule une planche et un débat… La porte est désormais largement ouverte vers ce qu’on appelle l’homme augmenté grâce à la chirurgie esthétique, bariatrique ou prothétique. Le seul maître d’œuvre, reconnu Grand Architecte De Son Corps est le propriétaire de son anatomie. Il est en droit d’en disposer comme d’un simple véhicule et peut demander aux médecins - s’il en a les moyens financiers - une amélioration : modifier la forme ou le volume des seins, réduire un excès de graisse, mieux voir, mieux entendre, mieux bander. Une distance s’est établie entre l’être et son corps, celui-ci devient un objet modifiable, le cas échéant pour en majorer la valeur marchande. Il est désormais aussi important d’avoir un beau corps que d’être un corps. Bien ou mal, ça reste à définir mais c’est un fait de société.


L’étoile flamboyante, dont la lumière ne nous est pas donnée d’emblée, nous invite à rechercher les vérités cachées et à se méfier des fausses lueurs. Il m’est apparu trop simple et trop naïf de souhaiter la disparition de la prostitution en France. Alors, j’ai cherché mon chemin parmi les valeurs qui légitiment ou condamnent cette pratique. Et voici ce que j’ai découvert :


L’HYPOCRISIE : Le modèle suédois s’enorgueillit d’une nette diminution de la prostitution de rue, mais c’est le cas partout dans le monde occidental, même là où la pénalisation des clients n’existe pas. Parallèlement on note une augmentation exponentielle de la prostitution sur internet. Autour et DANS Stockholm, c’est dans des bateaux-bordels mouillant à quelques mètres du rivage qu’on va s’encanailler. De même, il y a bien plus de lupanars que de postes de douanes sur la frontière danoise. La loi, malgré les annonces triomphalistes de ses idolâtres, n’a pas réduit la prostitution, elle l’a seulement déplacée.


En France, la pénalisation du racolage passif ou des clients a le même objectif : chasser des centres-villes le spectacle des tapins de rue alors que les escort-girls, les bars à hôtesses, les salons de massages ou les contacts sur internet ne dérangent personne. On peut entendre que le spectacle des travailleurs du sexe sur la voie publique puisse traumatiser des enfants (qui voient souvent bien pire en cliquant sur les sites récemment visités par leurs parents sur l’ordinateur familial). Mais pourquoi les repousser au-delà des murs de la cité au lieu de leur permettre de travailler dans un logement, au chaud et à l’abri ? Rappelons que la location d’un appartement à une prostituée y exerçant son métier est condamnable au titre du proxénétisme.


L’ARGENT : Avant de condamner l’aspect financier des rapports sexuels dans le cadre de la prostitution, demandons-nous si le fait de donner plutôt que de vendre est vraiment aussi désintéressé qu’il y paraît ? Quid de l’attente du contre-don ? Seul un rapport sexuel tarifé a l’avantage de la transparence, sur le mode du contrat commercial clair et précis : c’est tant du quart d’heure et les extras sont en sus… si j’ose dire.


Il est temps de préciser une nuance TRÈS importante : un travailleur du sexe ne VEND pas son corps, tout au plus peut-on dire qu’il le LOUE. Mais surtout, il propose un service. Un service sexuel. Un service qui demande des compétences que d’autres n’ont pas. Et que beaucoup recherchent : les timides, les débutants, les moches, les solitaires, les handicapés, et les pères de famille… entre autres.


LA LOI : Si l’un des rôles de la loi est de protéger les plus faibles, peut-on dire pour autant que tous les travailleurs du sexe sont faibles ? Certes ils le sont lorsqu’ils se retrouvent seuls face à la société (police et clients) qui souvent les maltraite. Ils le sont également lorsqu’ils sont prisonniers d’un réseau de proxénétisme qui les force à se prostituer. Mais certains, les plus libres, les plus éclairés se sont regroupés au sein d’un syndicat, le STRASS. Et que nous disent ses porte-paroles ? « Nous refusons le statut immémorial de victimes, de pervers relevant de la psychiatrie ou d’individus immoraux dangereux pour les bonnes mœurs. Notre métier est de donner du plaisir avec notre corps et nous l’assumons. Laissez nous travailler et réglementer notre profession afin de définir clairement nos droits et nos devoirs. Les lois doivent nous aider, pas nous opprimer comme n’importe lesquels des citoyens de ce pays»


LA HONTE ET LE RESPECT : L’essentiel de l’opprobre jeté sur le commerce du sexe vient du fait qu’il touche à l’intime. Sinon pourquoi louer son sexe serait-il humiliant alors que louer ses jambes (et 3 neurones) ne le serait pas dans le cas d’un footballeur ? Ou ses mains pour un kinésithérapeute ou un coiffeur ? Ou sa force physique pour un videur de boite de nuit ou un ouvrier agricole ?


Or chaque individu est libre de définir l’étendue et les limites de son domaine de l’intime. Une femme peut décider que son vagin n’est pas le sanctuaire sacré de sa personne. Et qu’un baiser a plus de valeur. Personnellement, j’ai moins de réserve à montrer ma verge que mes sentiments profonds, car c’est là que je place mon intimité.


Pourquoi, au nom d’une morale puritaine aux forts relents cléricaux, une prostituée perdrait-elle son droit au respect humain à cause de son commerce ? Fait-elle du mal à autrui ?


On m’a dit : « Mais Jean-Pierre, ça te plairait que l’un de tes enfants exerce ce métier ? ». Certes, je l’avoue, je serais gêné. Car je sais que si ça se savait, les serpents siffleraient sur sa tête c’est certain... Mais je saurais me dresser et le défendre face aux cons. Et je ne l’en aimerais pas moins, si j’avais la certitude que c’est son libre choix. Alors qu’il me ferait horreur s’il vendait des armes ou de l’héroïne.


Les travailleurs du sexe, qu’il faut absolument entendre si on veut avoir des idées nettes sur le sujet, insistent beaucoup sur les marques de respect qu’ils reçoivent de leurs partenaires. D’autant que dans la grande majorité des cas, le contrat est honoré : la jouissance du client. Ce qui est loin d’être le cas à la SNCF ou de la part des services de l’état.


A l’appui de ces idées, je vous demande la permission de vous faire entendre le texte de Grisélidis Réal, prostituée suisse, auteure de plusieurs ouvrages :


Je suis une prostituée. Je l’ai été. Je ne l’étais plus. Je le suis redevenue. Je refuse de vivre en exploitant les autres. Je refuse aussi d’être exploitée. Je suis libre. Libre de mon corps. Libre de mes actes. Libre de mon esprit. Libre de la lutte que je mène et de ses buts. Cette liberté sera totale le jour où elle sera partagée avec tous. Les hommes, mes clients, viennent vers moi comme des enfants, comme des frères. Nous n’échangerons pas de haine, pas de coups, pas d’insultes, pas de mépris. Je ne possède ni photos pornographiques, ni fouet, ni instrument de torture, ni sexe en plastique ou en porcelaine. J’ai 48 ans. Je les porte fièrement. Je me maquille pour être belle. La nuit, je marche dans la rue tranquillement, sans hâte. Je souris aux hommes qui cherchent. Je les regarde dans les yeux, avec amour, avec prudence. Je veux qu’ils sachent que je suis prête, enfermée dans mon manteau de cuir noir dont le col de fourrure soyeuse s’ouvre sur le haut de mes seins blancs, à leur donner ce qu’ils attendent : des caresses, de la douceur, du plaisir.


N’ayant jamais eu affaire pour moi-même à ce corps de métier, j’ai eu l’occasion de visiter une loge rose. J’entends par là que j’ai recueilli les commentaires de 11 travailleurs du sexe par l’entremise d’une pharmacie située à Paris, à la porte de Clichy. 10 travaillaient dans la rue et 1 par internet. Mon interrogatoire comportait cinq questions :


Depuis quand faites-vous ce métier ?

Pourquoi l’avez-vous choisi ?

Y a-t-il un autre métier que vous aimeriez faire ?

Que pensez-vous du projet de loi de pénalisation des clients ?

Etes-vous heureuse ?

4 femmes roumaines et une moldave. 4 hommes travestis algériens, 1 brésilien et 1 argentin.

Tous exerçaient ce métier depuis plusieurs années, les plus anciens depuis 17 ans.

Le besoin d’argent était la cause unique, pour eux-mêmes ou leur famille.

Elles auraient opté (sans conviction) pour la coiffure ou les soins cosmétiques. L’un était biologiste et l’autre guide touristique avant de venir en France. Une seule est inscrite à pôle emploi.

Tous redoutaient la pénalisation des clients qui risquait de les repousser dans la clandestinité, davantage exposés à la violence des clients. Ils regardaient ce projet de loi comme une atteinte à leur liberté de choix de travail. J’ai noté cette phrase : « On est persécutés comme les juifs pendant la seconde guerre mondiale » et celle-là : « La loi ne passera pas car le sexe est sacré en France. Les députés le savent. D’ailleurs, ce sont nos clients. » 

3 affirment être heureuses, 2 donnent des réponses ambivalentes, et 6 se déclarent malheureuses.

Je m’étais promis de rester abolitionniste si tous les travailleurs du sexe rencontrés avaient évoqué leur malheur. Mais si l’un deux se déclarait heureux, cela justifiait qu’on le laisse exercer son métier. Or 3 sur 11 se sont déclarés heureux de poursuivre cette activité ! Alors je le dis fort et clair : Au minimum, foutons-leur la paix ! Et puisque nous avons pour vocation d’améliorer la société, soyons à leurs côtés pour protéger et développer leurs droits à la tranquillité, à la sécurité, à la reconnaissance.

Par contre, il y a une attention particulière et une main tendue fraternelle à exercer vers ceux qui se disent malheureux afin qu’ils puissent ou bien améliorer leurs conditions de travail, ou bien changer de métier.

Voici des propositions que je veux vous soumettre, ordonnancées selon un ordre :

  • LIBERTE DE TRAVAIL :

- Renoncement au projet de loi de pénalisation des clients

- Abrogation de la loi contre le racolage passif

- Libéralisation de l’accès aux offres de services des travailleurs du sexe par internet

 
  • EGALITE DES DROITS ET DES DEVOIRS :

- Abolition de la disposition légale rendant un propriétaire d’appartement passible de l’accusation de proxénétisme en cas de location à un travailleur du sexe.

- Création officielle du métier de prostitué auprès de l’URSSAF. Interdiction d’exercer pour les non-déclarés.

- Autorisation pour les TS de s’associer en SCM et SCI pour exercer leur métier. Pour les AGA, de prendre en charge la profession de travailleur du sexe. Pour les financiers, de prêter de l’argent à des taux décents à des travailleurs du sexe.

- Droit à la sécurité sociale, aux congés de grossesse et à la retraite

  • FRATERNITE ENVERS LES PLUS FRAGILES :

- Formation spécifique des policiers à l’accueil, l’écoute et l’aide aux travailleurs du sexe. La garantie d’un accueil respectueux et efficace de ces personnes peut conduire au recueil de renseignements précieux sur les réseaux mafieux. La féminisation du métier de policier représente un espoir pour une attitude plus compassionnelle.

- Education sexuelle en milieu scolaire orientée vers la relation et le respect de l’autre, même si l’autre est une prostituée. Le fonctionnement des ovaires et de la spermatogénèse ne répond pas à toutes les attentes des enfants, loin s’en faut.

- Intensification de la lutte contre les réseaux mafieux, le proxénétisme et la traite des êtres humains

- Attribution automatique d’un permis de séjour d’au moins 6 mois à un travailleur du sexe en situation irrégulière ayant fourni des informations à la justice sur des personnes se livrant à la traite des humains et au proxénétisme

- Pénalisation impitoyable et sévère des clients de prostitués mineurs, fussent-ils footballeurs anencéphales (pardon pour le pléonasme).


JP R
Octobre 2014




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