CAUSES  SOCIOCULTURELLES
 DU NON DECOLLAGE ECONOMIQUE DE L’AFRIQUE SUBSAHARIENNE
- Nadim Michel Kalife. -

C’est ma profonde déception du devenir africain après les Indépendances et ma lecture des réflexions du sociologue bénino-ivoirien Francis Akindès qui m’ont amené à écrire ce qui suit. 

A PARTIR D’UN   CONSTAT   D’ECHEC

En observant le vécu quotidien des nations africaines au Sud du Sahara, nous sommes amenés à constater, un peu partout, certains faits remarquables comme :

·  - la complicité de nombreux cadres de l’administration publique dans les détournements de fonds publics au préjudice de populations déjà gravement démunies ;

·  - les compromissions de hauts fonctionnaires de l’Etat et de l’appareil judiciaire même, dans la défense de l'indéfendable, comme par exemple la publication de résultats mensongers des élections politiques ;

·  - l’exercice d’une justice civile à deux vitesses, soumise aux pressions du pouvoir politique sinon à la corruption par les pourboires versés aux juges ;

·  - la façon d’attribuer les marchés publics ou les bourses d’études ou toutes autres adjudications dépendant de l’autorisation de responsables politiques ;

·  - la discrimination, tant politique (à l’encontre des personnes ne militant pas dans le Parti politique au pouvoir) qu’ethnique (tu n’es pas de chez moi, donc reste dehors) visant à exclure des citoyens compétents de l’accès aux fonctions importantes servant à une meilleure gouvernance du pays, cette discrimination allant jusqu’à écarter les petits agents des simples fonctions correspondant à leurs qualifications techniques pour les offrir à d’autres personnes incompétentes ou médiocres ;

·  - etc…

   Toutes ces méthodes de mauvaise gouvernance, perpétuant le règne du clientélisme et de la médiocrité, sont répréhensibles aux yeux des observateurs dignes de foi : ils ne manqueront pas d’aviser l’opinion publique internationale de l’ensemble de ces malversations.

Et pire encore, tous ces travers étouffent toute possibilité de formation puis d’émergence d’une élite sociale de bâtisseurs d’une nation forte et moderne, qui pourrait sortir de l’union positive des forces vives du pays, dans un souci d’efficacité générale.

 

LA DEGENERESCENCE MORALE DE L’ELITE DOMINANTE

 

Toutes ces formes d’encadrement des forces vives d’un pays contribuent évidemment à semer un esprit d’accaparement des richesses autrement que par le mérite, admettant dans les mentalités la pratique courante de l'exclusion de l’autre, de celui qui n’est pas des nôtres ou qui ne se conforme pas à nos habitudes, ce qui finit par faire admettre comme normal l’exclusion d’un certain nombre d’agents économiques efficaces, qui seraient pourtant tellement utiles au développement national en souffrance pour cause de médiocrité.

Mais, pire encore, ces cadres exclus, se sentant injustement écartés de toute récompense par le mérite, sont amenés, à leur tour, à « se venger » : ils utiliseront alors d’autres pratiques frauduleuses pour servir leurs intérêts lésés, considérées comme une forme de lutte pour leur survie économique. Ce sera l’utilisation des chemins divers de la fraude fiscale au sens très large du terme. Une grande partie des forces vives du pays sont ainsi amenés à vivre dans une ambiance de tricherie, où leur constat d’inégalité de leurs droits les incite à une recherche de compensation par des pratiques illicites, sans se sentir coupables : en bref, c’est la négation de l’Etat de droit où les malversations fiscales et douanières sont tolérées comme un moindre mal en contrepartie de l’acceptation sans contestation du pouvoir établi, avec lequel il faut savoir composer dans son propre intérêt personnel, en « faisant avec » l’immoralité et l’incivisme ambiants.

La corruption dérape alors et elle se généralise insensiblement, de façon rampante : elle devient partie intégrante du système socio-économique national. Elle devient donc « systémique ».

Dans ces conditions, tout esprit d’équité et de respect de la loi s’évanouit du mode de vie de la bourgeoisie conquérante : c’est le règne de l’affairisme sans foi ni loi. Une course aux richesses mal acquises s’instaure alors parmi les opérateurs économiques. L’immoralité devient la règle acceptée du monde des affaires: c’est à qui sera le plus malin, sans souci de la légalité républicaine qui demeure valable « pour les autres »… Et tant pis pour les pauvres et les faibles : ils n’ont qu’à se débrouiller à leur tour, car rien ne les empêche de … !

LE   LAXISME   POLITIQUE   ET  LA  DEFIANCE  DES  INVESTISSEURS

 
Pour l’élection des représentants politiques de la nation, les gouvernements en place font tout pour rester au pouvoir, tout en cherchant cyniquement à donner un semblant de légalité constitutionnelle à leurs victoires électorales.

C’est ainsi qu’ils font adopter des « lois personnelles » visant à lever toutes limites au renouvellement de leur mandat, ou à éliminer la candidature de certains adversaires. 

Or cette dernière pratique d’exclusions personnifiées peut parfois dégénérer et prendre un caractère ethnique ou régionaliste, pouvant entraîner l’implosion de l’unité nationale, aux conséquences incalculables pour les diverses populations du pays, qui se retrouvent réduites à l’isolement géographique par défiance des folies meurtrières résultant d’une méfiance interethnique généralisée.

Et dans cette ambiance de défiance généralisée, devenue aveugle et traversant les frontières, il arrive qu’un pays voisin risque de s'embraser à son tour, par la perméabilité des frontières, demeurées très  fluides en Afrique Subsaharienne.

Face à ce bilan désastreux après plus de 40 années d’indépendances nationales, certains Chefs d’Etat de grandes puissances déclarent considérer ces déboires comme des erreurs de jeunesse de l’Afrique indépendante, dans le seul but de justifier le maintien au pouvoir de leurs amis personnels, alors qu’ils se sont reconnus comme très mauvais gestionnaire de l’Etat qu’ils dirigent depuis très longtemps.

Ce comportement public international et ces pratiques politiques nationales sèment la confusion et la défiance dans l’esprit des investisseurs sérieux, qui préfèrent alors orienter vers d’autres horizons leurs capitaux productifs, créateurs d’emploi et de richesses.

Tout cela a pour résultat final que l’Afrique ne reçoit que 4% du total des Investissements Directs Etrangers (I.D.E.=terminologie de la Banque Mondiale) dans le monde alors qu’on y rencontre les taux de rentabilité les plus élevés.

Par ailleurs, il est frappant que les ¾ de ces investissements directs étrangers (IDE) en Afrique ne servent qu’à extraire à l’état brut les matières premières de pétrole et d’autres minerais, qui seront transformés ailleurs, où ils réalisent 5 à 10 fois leur valeur d’origine! En somme seulement le ¼ des 4% d’I.D.E investis en Afrique, soit 1% du total mondial se retrouve effectivement investi dans les secteurs à haute valeur ajoutée, pouvant générer des emplois et donc une plus grande richesse nationale.

Le continent Noir se trouve ainsi privé d’une possibilité merveilleuse de vaincre sa pauvreté par simple valorisation de ses productions primaires sur place. Et pourtant, ce serait à sa portée…

 

DES  HABITUDES  SOCIALES  INADAPTEES  AU  MONDE  MODERNE

 

Cependant, depuis le constat des succès mirobolants des expériences asiatiques de développement économique initiées à la suite de la Conférence de Bandung en 1955, il nous est donné de comparer les performances de certains pays asiatiques comme la Chine, Taiwan, la Corée du Sud ou la Thaïlande et le Vietnam tout récemment, qui ont tous réussi à émerger du sous-développement qui les caractérisait au même indice que l’Afrique Noire en 1950, alors que les pays africains ont bénéficié du système d’enseignement européen, apporteur des valeurs scientifiques et techniques du monde occidental. Le P.I.B. par tête, qui était aux environs de 60$ en Afrique Noire comme en Asie du Sud Est en 1950, se retrouve entre 8000$ et 20.000$ chez ces derniers pays contre 300$ à 1.000$ dans la plupart des pays subsahariens.

En dehors des blocages politiques énumérés plus haut, empêchant l’Afrique Noire d’attirer les bons investissements internationaux, il y a lieu de se demander s’il n’y a pas d’autres facteurs, notamment socioculturels, qui empêchent le décollage économique de l’Afrique Subsaharienne alors qu’elle possède beaucoup plus de richesses naturelles et de prédispositions aux communications humaines que dans les pays d’Asie du Sud Est.

Il faudrait donc chercher à décortiquer les ressorts des comportements sociaux proprement africains, pouvant expliquer l’inaction populaire ainsi que le comportement des chefs qui auraient entraîner cet enlisement économique, enfermant les populations africaines dans un cycle infernal de la pauvreté.

Et ce cercle vicieux de l’appauvrissement des populations africaines se perpétue alors même qu’une minorité très limitée profite du système ambiant en continuant de s’enrichir et en plaçant sa fortune à l’extérieur du continent, avec un effet négatif d’entraînement sur les potentialités d’une croissance économique autoentretenue.

Il s’agit donc pour nous d’analyser la psychologie des profondeurs de la personnalité africaine, en la comparant au modèle de développement à long terme de l’Europe occidentale qui nous sert de modèle de référence du seul fait de notre système d’éducation scolaire. L’on constate alors que le « connais-toi toi-même » ne se pratique pas, que la « notion d’égalité » n’est pas libératrice pour l’individu, et que le « manque de rigueur » imprègne les comportements quotidiens.

Or ces trois caractéristiques culturelles ne prédisposent pas une société à un développement durable, malgré certaines pointes de conjoncture économique favorable, en certaines années où des insuffisances accidentelles de production de certaines denrées sinon des guerres dévastatrices occasionnent un relèvement des cours mondiaux.

L’analyse détaillée d’un tel contexte culturel expliquera, en dehors des causes proprement économiques ou de mauvaise gouvernance politique, pourquoi de si nombreuses actions pour le développement national n’ont toujours pas abouti à quelques résultats encourageants et durables.

 

LA PLACE DE L’INDIVIDU DANS LES SOCIETES AFRICAINES

Dans les mentalités européennes, la souveraineté de l'individu est une réalité socialement reconnue, à la différence de ce qui prévaut encore dans l’inconscient collectif africain, où toute velléité d’autonomie individuelle est suspecté par le regard réprobateur des autres membres du groupe, auquel chaque membre demeure rattaché de façon fusionnelle.

Néanmoins, il ne faut pas oublier qu’il a fallu aux Européens plus de 5 siècles, du XIII° au XVIII°, avant que l’éducation progressive de l’ensemble de leurs couches lettrées ne se fonde sur l'Humanisme. Ce mot signifiait au départ « Homme de culture ». C’est cet humanisme, inspiré de l’Antiquité gréco-romaine, qui glorifia l'épanouissement de l'Homme Libre, devenant maître de son destin grâce à sa connaissance du Trivium et du Quadrivium, considérés comme le remède à tous les maux de l'obscurantisme des siècles passés.

L’Intelligentsia de la Renaissance, à commencer par les ecclésiastiques Abélard au XII° siècle puis St Thomas d’Acquin au XIII° siècle, avait su diffuser le raisonnement dialectique dans la nouvelle mode de penser en Europe, permettant ainsi de distinguer la Foi de la Raison. Cela permit de séparer la théologie de la philosophie, cette dernière devenant alors une discipline autonome, offrant à l’individu de se libérer l’esprit des tabous religieux hérités de la tradition obscurantiste du Moyen âge européen.

C’est ce développement de la pensée humaniste, appliquant la raison à tout ce qui se rattache à la nature et donc à l’homme, qui permit l’éclosion de l’esprit dialectique et son corollaire, l’expérimentation,  pour aboutir à la révolution scientifique et technique dont l’humanité bénéficie à présent. La pensée philosophique s’émancipa ainsi de la théologie qui resta cantonnée à la Révélation divine.

C’est ainsi que l’Europe a su inventer une nouvelle façon de concevoir la vie: celle de l'Homme pour l'Homme, face à celle de l'Homme au service du Roi, représentant Dieu sur Terre depuis le sacre de Charlemagne.

Cette nouvelle éthique révélait à l’Européen lettré, à l’Humaniste, la découverte de l'existence de Soi, lui permettant de s’orienter à la recherche de sa liberté individuelle, pour ensuite aboutir à la revendication de l'Egalité des droits pour tous. L’ère de la recherche de la connaissance de soi et de la maîtrise de soi était ouverte.

Cette évolution fut favorisée, au fil des siècles, par les Philosophes humanistes, que les princes européens se disputaient pour leur propre gloire. C’est alors que fut lancée cette mode de penser rattachée au prestige de l’Age d’or de l’Antiquité grecque. Et la bourgeoisie de l'époque, aspirant à l'égalité de ses droits avec la Noblesse d'épée, l’adopta comme Code de conduite de « l’honnête homme ».

L’individu devint alors une entité indépendante du groupe social dont il est issu, se réalisant par lui-même par l’étude des nouveaux savoirs : Histoire, Géographie, Sciences et Techniques, Philosophie antique et moderne, Sport et  Jeux de l’esprit.

Cette élite intellectuelle des « Temps modernes » a pu alors entreprendre des recherches sur la réalisation du progrès humain, en dehors des préceptes immuables de la Bible. Cela conduisit à l'émancipation graduelle des entraves socioculturelles, notamment aux diverses libertés de conscience, d'entreprendre, d'expression et de circulation, avant de déboucher sur la réclamation de l'égalité des droits pour tous, pour aboutir à la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789, qui reconnaît enfin que tous les hommes naissent libres et égaux en droit.

Par contre, dans les sociétés africaines, l’individu est toujours considéré comme une pièce du rouage hiérarchisé de son groupe où il doit remplir sa fonction à sa juste place, sinon la sorcellerie est encore utilisée de nos jours pour étouffer toute tentative d’affirmation d’une autonomie individuelle quelconque pouvant remettre en cause cette structure sociale à l’équilibre fragile.

Cette crainte des représailles a pour effet d’empêcher, la plupart du temps, toute distinction personnelle à l’intérieur du groupe, au sein duquel toute volonté d’émergence individuelle est suspectée. L’audacieux s’expose à des menaces d’empoisonnement ou de mauvais sort jeté contre lui : c’est pourquoi il s’éclipse de son milieu, où il ne réapparaît que bien plus tard, après s’être fait oublier.

Dans un tel environnement, où tout progrès individuel isolé se trouve contrecarré par la terreur psychosociologique, la liberté individuelle n'existe pas. Il ne peut donc exister de liberté de conscience, ni de liberté d’entreprendre, ni de liberté d’expression, pouvant entraîner une libération progressive des énergies individuelles pouvant conduire à un développement continu et durable.

De surcroît, si une personne s'y aventure en cherchant une protection dans les structures traditionnelles, elle n'obtiendra aucun soutien, mais bien au contraire, elle sera déconseillée d’agir.

Il s’agit, en somme, d’un esprit de défiance de l’inégalitarisme, engageant une compétition négative entre les membres du même groupe social, consistant à se préoccuper plutôt d’empêcher l’autre de mieux réussir que soi, sans avoir à se donner la peine de chercher à faire aussi bien que lui pour le rattraper, ni mieux que lui pour le dépasser, mais plutôt à le maintenir à sa juste place dans le rouage du groupe social.

Cette pratique socioculturelle explique le constat d'échec permanent, et à répétition, de toutes les tentatives de regroupement des chefs de l'opposition politique dans certains pays Africains.

 

LE  « CONNAIS TOI TOI-MÊME »  FACE  AUX  TABOUS  DES TRADITIONS

Dans toute société traditionnelle, l’intégration sociale est très sensible. Elle signifie l’interdépendance fonctionnelle des membres du groupe. L’homme  ne se considère pas comme individu vivant de façon indépendante, mais il est plutôt enserré dans un réseau de relations, de droits et de devoirs rigoureusement définis par la tradition. Cela assure à l’individu un sentiment de sécurité, mais aussi un certain fatalisme et une certaine passivité.

Dans ce contexte, des fédérations de familles ont su créer, avec le temps, des confréries d’initiés, où les initiations se font en dehors du regard des étrangers envers lesquels les initiés s’engagent à cacher leurs secrets, sous peine de parjure et de malédiction fatale sur eux-mêmes ou leur famille proche.

Cela aboutit nécessairement à l’immobilisme. Et il devient alors très difficile d’être un homme libre, capable d’examiner son monde intérieur en vue de le transformer. Il faudrait disposer d’une certaine dose de courage moral et même physique, pour oser transcender ces réalités mythiques et conviviales où l’on a évolué, et qui ont toujours été considérées comme sacrées dans notre mental.

Ces contraintes psychosociologiques entrent en contradiction avec la devise de Socrate, père de toute la philosophie libérale, disant « Connais-toi toi-même et tu connaîtras l’univers », d’où les difficultés rencontrées par l’Africain issu des milieux traditionnels ou bien soumis aux coutumes occultes.

 

  L’ABSENCE   D’ESPRIT   REVOLUTIONNAIRE

Dans tout ce qu’il entreprend, le membre de la communauté traditionnelle doit se conformer aux habitudes du groupe, où son espace vital est habité par les esprits et dirigé par les représentants de la tradition, de façon à régenter tout l’ensemble en harmonie.

Aussi, a-t-il intérêt à se soumettre à la volonté des esprits, transmise par « ceux qui savent », sans avoir à chercher la vérité par lui-même. Il est donc soumis à la dynamique de cohérence du groupe, dont le premier principe est la croyance en l’unité de son monde où tout est étroitement associé, où tout dépend de tout, et où le moindre accident est interprété par l’action volontaire et intentionnelle des vivants ou des morts, à travers des intermédiaires, demi-esprits et demi-dieux (comme les vaudous), capables de dérégler le fragile équilibre social de la communauté.

Et pour légitimer cette pratique sociale, il y a l’autorité morale de tous les chefs des famille élargies, appuyés par l’autorité occulte de terribles sorciers ainsi que par l’autorité mythique des féticheurs qui initient les adeptes des confréries, avec leurs cortèges de devins et de jeteurs de sorts, sans oublier les lieux de culte, où la présence matérialisée des vaudous rappelle au devoir périodique des cérémonies rituelles qui martèlent périodiquement les mentalités, écartant toute intention de changement.

Au vu de toute cette ambiance socioculturelle, l’on peut comprendre aisément comment ces tabous traditionnels ont pu avoir engendré le renoncement des populations à toute action individuelle de changement politique, tant que leurs chefs traditionnels soutiennent le Pouvoir en place, expliquant en cela la survie des dictatures africaines malgré leurs graves échecs économiques.

Dans cet environnement culturel, le citoyen africain se trouve écartelé entre les valeurs citoyennes et les valeurs ambiantes qui l’inhibent. C’est en vain qu’il voudra clamer la devise républicaine de « Liberté, Egalité, Fraternité » alors qu’il tient à sa place dans son groupe, où il doit vivre en fusion avec les autres membres, sans possibilité d’émancipation individuelle. Il ne pourra donc pas agir en homme libre.

Cela expliquerait il pourquoi l’audace est une qualité si rare parmi nous ?

 

LE MANQUE DE  RECHERCHE  DE  LA  VERITE

La recherche de la vérité est le véhicule du Franc-maçon. Or, le rapport à la vérité est un champ de sables mouvants en Afrique, malgré la scolarisation. En effet, le raisonnement logique auquel nous forme l'Ecole, n’empêche pas la croyance aux forces surnaturelles. Celles-ci demeurent encore si fortes qu'il est difficile de faire admettre aux hommes et aux femmes, mêmes lettrées, que la vérité peut venir d'eux-mêmes. Quant aux populations, c’est la pensée émise par les autorités du groupe qui compte.

De cette disposition psychique, résulte un dessaisissement de soi. Les événements sont considérés comme transcendants à toute volonté individuelle et guidés par une force naturelle qui a toute autorité : la maladie est ainsi liée aux pratiques de sorcellerie. Par exemple, durant longtemps, le sida était considéré comme un mauvais sort jeté par un proche jaloux.

La tradition transmise par les ancêtres sert constamment de référence. N’entendons nous pas souvent dire: « Je ferai comme mes aînés » ou bien « c'est comme ça » ? Dans ces conditions, l'idée de changement et de progrès ne peut être le fait de conquêtes humaines, mais doit venir des ancêtres. Alors même que, pour le Franc-maçon, la vérité devrait naître du doute d’abord, et trouvée au fond de nous même.

Que peut faire un Franc-maçon dans une telle société qui évacue avec autant d'acharnement la démarche du doute ?

Que faire dans un tel environnement social baignant dans l’irrationalité de l'occulte, et entretenant le règne de l'arbitraire ?

Très peu d’études ont été entreprises sur ces sujets.

C'est sans doute pourquoi, après plus de 50 ans d'expérience maçonnique, les « traces » de l'idéal citoyen demeurent toujours invisibles en Afrique.

  

 LE  MANQUE  DE  RIGUEUR

En recherchant la traduction du mot RIGUEUR dans les diverses langues de notre sous région, Francis Akindès n’a pas trouvé de réponse. Cela expliquerait il pourquoi l’application du principe de rigueur est si mal vécue en Afrique subsaharienne ?

En effet, la rigueur est généralement mal perçue par nos populations. Celui qui l’applique est mal vu et sa persévérance lui coûte souvent très cher, en se trouvant rejeté. Quant à celui qui est laxiste, il est considéré comme gentil. Cette confusion des genres est symptomatique de la difficulté d’établissement des règles et de leur respect en Afrique. Il en résulte plusieurs causes de régression sociale, dont les plus visibles sont les suivantes :

·  l’absence d’obligation de résultats du fait de l’absence de sanctions ;

·  la méfiance à faire crédit ou de prêter un objet, même à nos FF, pour raison d’absence de volonté de rembourser ou de rendre, sachant bien qu’il n’y aurait pas de sanction immédiate;

·  la culture de compromission amenant les gens à confondre cela avec le compromis par faute de rigueur dans le jugement ;

·  la culture de soumission provenant de sa confusion avec une simple coopération ;

·  le refus de l’affirmation de soi que l’on confond avec la volonté générale qui est plutôt celle du plus donnant ;

·  la culture du mensonge en pensant que les gens sont dupes pour le moment, et qu’ils auront vite fait d’oublier

Or, la rigueur fait partie intégrante de la vie internationale moderne. Sans elle, le crédit n’existe pas, et sans crédit, les échanges ne peuvent pas s’intensifier, ni la croissance économique et ni par conséquent le développement social africain.

C’est là un défi majeur pour l’avenir des Africains qui ne peuvent arriver à rien sans l’intériorisation de cette valeur. Sans elle, l’Afrique ne pourra sortir de sa marginalisation dans l’économie mondiale ni de son cercle vicieux dans la pauvreté. Il faudrait absolument instaurer dans les écoles une éducation à la rigueur. Elle conditionne l’avènement de l’Etat de Droit que nous appelons vainement de nos vœux, parce que la rigueur n’est pas encore entrée dans les moeurs.

LA METHODE CITOYENNE COMME VECTEUR DE RENAISSANCE AFRICAINE

L’éducation civique forme de futurs hommes et des femmes d’action qui sauront s’engager au service de l’amélioration de la société à tous les niveaux. Dans leur novelle éducation, il y aura une dimension spécifiquement individuelle qui concerne l’exigence de soi, tant envers les autres qu’envers soi même. Or, cette exigence de soi sollicite les 2 qualités morales de l’homme vertueux, le courage et le désintéressement, que l’enseignement aura suffisamment prodiguées durant la dizaine d’années d’instruction civique.

Cette instruction nous aura donné d’abord le goût de nous perfectionner intellectuellement et moralement à la fois, car chacun d’entre nous aura compris qu’il faut se donner les moyens de devenir  une référence sociale dans son milieu, où le droit à la Liberté d’expression doit être reconnu comme inséparable du droit à l’égalité de tous dans l’exercice des libertés, et surtout conditionné par le respect des devoirs de chacun envers les autres et la Loi. Et chacun doit savoir que toutes ces devises doivent être vécues par le geste, la parole et l’exemple dans la vie quotidienne de chacun.

Or, pour devenir cet homme vertueux auquel tout citoyen doit aspirer pour le bien de tous, il faut d’abord maîtriser ses passions, en découvrant combien nos comportements et nos façons de penser demeurent soumis à  nos pulsions ainsi qu’aux habitudes acquises dans notre milieu d’origine ou par notre éducation familiale.
 
La méthode citoyenne permet justement d’emprunter ce cheminement qui va de l’ignorance à la conscience subjective de soi-même, avant de pouvoir atteindre la conscience objective des autres, càd d’atteindre une vraie conscience sociale. Et, pour réussir ce pari, Chacun devrait, par la suite, à titre personnel et volontairement, user de sa seule conscience intérieure qui se trouve en chacun de nous. Ce sera le choix final de vivre différemment de ce à quoi nous étions destinés par le mécanisme d’héritage familial et social d’origine : chacun pourra avoir, ainsi, la possibilité d’oser agir et de vivre différemment.
 
Cette méthode citoyenne permettra donc de dépoussiérer les vérités acquises de façon univoque par l’éducation familiale d’origine, pour accéder à la vérité par la seule raison critique du nouveau citoyen éclairé. Les nouvelles connaissances et croyances seront alors acquises par le libre arbitre, sans être imposées ni par le pouvoir religieux, ni par les traditions, ni par le pouvoir politique ni par les idéologies.
C’est à cette condition que nous bannirons toute complaisance envers nous-même, reconnaissant nos propres erreurs et respectant les droits d’autrui.
 
C’est par cette méthode citoyenne que nous reconnaîtrons que tel Parti Politique prend la défense de l’Homme que nous souhaitons devenir, par delà toutes les idéologies politiques ou religieuses. C’est en cela que l’on peut affirmer que le Nouvel Homme Africain sera un homme éveillé, ayant conscience de ses limites et capable de conformer son existence aux impératifs de sa conscience, en travaillant à l’amélioration constante de la condition humaine de ses concitoyens et de l’Afrique entière, grâce à  la sauvegarde constance de sa liberté d’action  dans sa recherche de la vérité en toutes choses et à sa défense de la justice sociale.
 
En somme, l’instruction citoyenne doit mener à la réforme des mentalités africaines d’origine, héritées des 5 derniers siècles d’asservissement social et de pillage des ressources économiques de l’Afrique, par une totale remise en question de nos croyances, grâce au diagnostic intégral de nos coutumes et traditions. Sinon, l’Afrique continuera à rater son but, et l’Africain resterait inconséquent envers lui-même comme envers ses compatriotes, enfouis dans l’ignorance et la misère.
 
C’est pourquoi il serait judicieux pour nous tous, Intellectuels et Hommes et femmes de culture d’Afrique, de reformuler le programme d’éducation nationale, présentement trop copié sur le modèle européen d’après 1945.
 
 Il faudrait offrir aux élèves Africains les moyens de connaître tous les us et coutumes de leur pays, pour leur permettre avec discernement de les transcender et de se recréer eux-mêmes désormais, selon leur bon vouloir, par leur propre force intérieure, en tant que citoyen Libre et vertueux, au service de l’Humanité Africaine émergente qu’ils se doivent de bâtir.
 
Cette différence fondamentale aiderait à mieux comprendre nos devoirs d’Africains libres et bâtisseurs, Au lieu de continuer à vivre cahin-caha, sans savoir où l’on va, ni d’où l’on vient.
 
CONCLUSION : QUE  POUVONS NOUS  FAIRE DANS LA VIE PUBLIQUE ?
 
J’ai souvent remarqué, à travers la parole qui circule entre les gens ne fait que citer les Ecritures Saintes et faire appel à Dieu pour nous honorer de notre impuissance, sans chercher à comprendre les raisons objectives de nos défaillances, ni vouloir changer la donne par nos propres actions nouvelles à entreprendre. C’est que ces gens-là croient en Dieu sans croire aussi en l’Homme.

Or, c’est notre foi en l’Homme, càd en nous-même, et en notre capacité de transformer le monde qui anime, de façon inconsciente, notre action au quotidien. Et c’est bien ce que chaque citoyen Africain du Nouvel Ordre social devrait apprendre à pratiquer consciemment et avec rigueur sur son chemin de vie, dans sa volonté de bâtir une nouvelle Afrique, fondée sur la recherche de la vérité en toute chose et sur la lutte constante contre l’injustice, fût ce au péril de ses propres intérêts mesquins.

Mais pour remédier à l’obscurantisme prévalant dans nos sociétés africaines, il nous faut pratiquer une introspection de l’Ego Africain, qui est tout à fait différent de l’ego européen, déjà psychanalysé par Freud et Jung. Et c’est grâce à nos propres recherches psychanalytiques que nous devons aboutir à un programme de rééducation des mentalités de nos populations africaines.

Car, sachons bien qu’une société où les meilleurs ne peuvent pas sortir du rang, est condamnée à la stagnation sans pouvoir bénéficier d’un développement durable. Pour la sortir de son immobilisme et sous-développement chronique, il faudrait bâtir un programme de l’éducation nationale, à l’instar de ce qu’a su réaliser en France Jules Ferry en 1882.
 
Par exemple, l’égalité que nous souhaitons, n’est pas celle d’un nivellement par le bas, mais une égalité des conditions d’accès à la compétition, qui offre au gagnant d’être reconnu par tous comme « le meilleur ». Et il nous incombe, dans nos actions quotidiennes, de transmettre cette valeur progressiste à l’ensemble de nos collaborateurs ainsi qu’à nos enfants, tant à travers les entreprises et les administrations que nous encadrons, qu’à travers le contenu de l’enseignement à l’école, depuis la maternelle jusqu’en terminale.
 
Cette réforme structurelle de l’éducation nationale africaine permettrait de généraliser, dans les mœurs africaines, le droit au mérite, ce qui éliminera le culte de la médiocrité et du suivisme, observé autour de nous, pour le remplacer par la recherche de l’excellence et de la performance.
 
Dans ce que je viens de vous développer, j’ai l’air de vouloir désacraliser les traditions africaines, que j’estime parfois obscurantistes, pour les avoir subies moi-même dans ma jeunesse. Mais pour ne rien vous cacher, je rêve d’une équipe d’intellectuels et de chercheurs africains courageux, qui osent déchiffrer l’ensemble des traditions à travers le continent africain, de façon à permettre à une autre équipe de pédagogues et d’enseignants, de mettre en place un système d’enseignement, adapté à chaque niveau scolaire, où l’on puisse faire comprendre clairement aux élèves africains la genèse de leurs traditions. Cette connaissance plurielle de l’ensemble des coutumes comparées permettra d’éclairer leur esprit de façon à digérer ce substrat social, en le dépassant dans une logique de développement humain, libérant ainsi le futur citoyen de toute emprise idéologique régressive.

Car, je pense que c’est à cause du flou socioculturel qui entremêle, sans synthèse, la pensée moderne et rationnelle avec les tabous traditionnels et irrationnels, que l’Africain a pu, depuis 5 siècles, rester ballotté, en équilibre instable, à la merci de cupides aigrefins sans foi ni loi, qu’ils fussent étrangers ou d’authentiques autochtones.

Avec une psychanalyse sociologique proprement africaine, l’on devrait voir émerger le Nouvel Homme Africain au XXI° siècle, libre et rigoureux, exigeant envers lui-même et solidaire des populations démunies, croyant surtout en l’Homme. 

 N.M.Kalife, 

Lomé le 1er nov. 2003

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