FISCALITE ET DEVELOPPEMENT

Etude de cas du Togo et de l’UEMOA

- Etude présentée par NM Kalife - 

  
  • DEFINITION ET ILLUSTRATION PARTIELLE BUDGET 2012

Toute politique économique dispose d’un volet fiscal qui exprime financièrement la volonté politique du pouvoir à travers l’orientation des dépenses budgétaires, le prélèvement des recettes fiscales courantes provenant des droits de douanes et des impôts, et l’allocation de ces ressources en vue d’une redistribution générale des revenus à travers des subventions, des bourses d’études et de stages ou des transferts sociaux en faveur de la caisse d’assurance-maladie.

La politique budgétaire comporte en outre les recettes extraordinaires qui proviennent notamment de dons extérieurs non remboursables, d’emprunts d’Etat remboursables, de recettes occasionnelles provenant de privatisations d’entreprises publiques mal gérées, et de certaines recettes exceptionnelles provenant  de nouveaux choix politiques, comme la vente en cours par l’Etat togolais d’une 3ème licence de téléphonie mobile à ORANGE au prix de 25 milliards FCFA. Dans notre Budget 2012, l’ensemble de ces recettes extraordinaires avoisinent 300 milliards FCFA dont la moitié provient d’emprunts d’Etat qui ne sont légitimés que s’ils sont remboursés par les revenus et gains de productivité qu’ils auront générés dans les années à venir.

En face d’elles, il y a les recettes fiscales courantes, provenant des douanes et des impôts, qui n’atteignent que 340 milliards FCFA, ce qui est notoirement insuffisant si on les compare à celles de nos voisins béninois et ghanéen, en rapport de nos populations respectives.

Quant aux dépenses budgétaires, qui reflètent les objectifs économiques et sociaux du gouvernement, nous constatons que pour l’année 2012, sur un total de dépenses budgétaires de 650 milliards FCFA, les dépenses de personnel absorbent environ 120 milliards FCFA, soit largement en dessous du critère de convergence de l’UEMOA limitant à 35% la part de ces dépenses dans le budget. Toutefois, si l’on veut être rigoureux, ce quotient doit avoir pour dénominateur non pas l’ensemble des ressources du Budget (650 milliards FCFA incluant les recettes extraordinaires de 300 milliards FCFA) mais les seules recettes courantes intérieures de 340 milliards FCFA. Dans ce cas, le pourcentage des dépenses de personnel remonte à 35%, soit à la limite du critère de convergence, ce qui est encore acceptable.

Par contre, ce qui est remarquable, ce sont les dépenses d’investissement qui atteignent 281 milliards FCFA soit 44% du Budget total, rappelant les performances des pays émergents dans leur phase de décollage économique. C’est donc louable a priori, à condition que ce soient des investissements réels et non surfacturés comme dans les années 1975/81 dont la « politique des grands travaux » avait mis à genoux l’économie du pays et le peuple Togolais entre 1982 et 2010, jusqu’à ce que l’initiative « PPTE » nous ait effacé 900 milliards FCFA de dette extérieure insoutenable. Aussi, pour être acceptables, ces nouveaux investissements devraient-ils se révéler assez efficaces pour nous permettre de rembourser normalement les 152 milliards FCFA d’emprunts publics contractés à cet effet, le solde provenant de dons-projets de 71 milliards FCFA et d’autofinancement sur recettes internes pour 58 milliards FCFA. 

Il y a aussi un autre souci, celui de surveiller le titre budgétaire relatif au paiement de la Dette Publique à hauteur de 73 milliards FCFA, représentant 21,5% du total de nos ressources fiscales, ce paiement comprenant 17 milliards FCFA ( ! ) au titre des intérêts de la dette publique et 31 milliards FCFA au titre de l’amortissement de la dette intérieure.

Tout cela doit nous inquiéter car il nous engage sur l’avenir de notre endettement, en n’oubliant pas de si tôt que la nation toute entière a souffert un calvaire économique et social durant 30 ans, de 1981 à 2010, à cause des emprunts improductifs effectués sous la présidence du Gal Eyadema, et dont les seuls intérêts financiers élevés nous avaient mis à genoux alors que si ces emprunts étaient productifs et effectués dans les normes internationales de transparence, nous aurions pu bénéficier d’un taux d’intérêt concessionnel de 1% au lieu des 18% que nous avions dû subir et qui nous avaient doublé le montant à rembourser tous les 4 ans, càdire que le montant de ces dettes non transparentes (la quasi-totalité de notre endettement de l’époque 1975/1981, avant les P.A.S de 1982 qui nous ont sauvés du pire…sachons-le, mes chers collègues !) était multipliée par 4 en 8 ans, par 8 en 12 ans et par 16 en 16 ans,… qu’on se le dise… !

Alors, il faut être vigilant auprès de la Cour des Comptes pour que toutes nos dettes soient transparentes et souscrites selon les règles internationales adoptées par le FMI, la Banque Mondiale et l’UE, pour ne pas retomber dans les travers du régime précédent. Le Peuple togolais (càdire nos enfants ainsi que les partis de l’Opposition qui finiront bien par accéder un jour au pouvoir, même si c’est après le décès de certains d’entre nous…) jugera chacun d’entre nous le jour où il verra la Lumière et connaîtra la vérité sur la gestion des comptes publics. Il faut en avoir le souci en son âme et conscience. AMEN.

  • HISTOIRE FISCALE SUCCINCTE DU TOGO

Au temps colonial, les recettes budgétaires ne visaient qu’à couvrir les dépenses de fonctionnement de l’Administration coloniale en vertu du « pacte colonial » qui interdisait l’industrialisation des colonies. En effet, celles-ci devaient limiter leur activité de production aux seules exportations de matières premières qui devaient être transformées en Métropole.

Les recettes budgétaires du temps colonial provenaient donc essentiellement des droits de douanes taxant les importations de biens de consommation, essentiellement produits en Métropole en raison des dures restrictions sur les rares licences d’importation accordées en devises étrangères (£ ou $ ou DM ou Yen…) pour importer des biens en provenance des zones Sterling, Dollar, Deutsch Mark, Yen japonais….

Le produit des impôts sur le revenu, provenant essentiellement des entreprises commerciales françaises coloniales, était plutôt faible dans la composition des recettes budgétaires : en effet, le colonisateur voulait encourager l’immigration d’hommes d’affaires métropolitains en vue de venir faire fructifier les affaires dans les colonies où ils devaient surtout développer les exportations de matières premières vers la Métropole. Pour cela, le Franc CFA avait été surévalué de 100% par rapport au Franc métropolitain, doublant ainsi la rémunération des employés et fonctionnaires français qui acceptaient de s’expatrier dans les colonies françaises d’Afrique, le Français étant alors connu pour son peu d’intérêt à partir à l’étranger, à la différence de l’Anglais qui avait pris goût aux mers et à l’aventure dans les pays lointains depuis que la Reine Elisabeth 1ère l’y avait encouragé à la fin du XVI° siècle. En conséquence de quoi, pour attirer des hommes d’affaires français à venir s’installer dans ses colonies, les Gouverneurs des colonies françaises avait minoré l’imposition des revenus déclarés par les sociétés coloniales, tandis que les revendeuses locales, définies alors comme secteur informel en raison de l’absence de comptabilité officielle malgré l’importante de leurs chiffres d’affaires, étaient soumises à un tout petit impôt forfaitaire (du genre T.P.U d’aujourd’hui) du fait qu’elles servaient de relais de distribution sur les petits marchés intérieurs pour écouler au détail les produits importés par les sociétés coloniales qui leur vendaient en gros.

Et, lorsque le Togo accéda à l’Indépendance, cette pratique fiscale de l’ancien colonisateur fut maintenue, à l’exception de ce que l’Etat chercha à encourager l’industrialisation du pays. Cependant, la taille économique du pays trop petite ne permettait pas d’aller trop loin en dehors de quelques petites usines de savon et de boissons gazeuses… Il eut fallu réaliser un grand marché africain entre les anciennes colonies françaises et anglaises afin de pouvoir bénéficier d’économies d’échelle et obtenir des coûts de production compétitifs. Malheureusement, chaque dirigeant de tous ces jeunes pays africains indépendants, a agi en despote en privant son peuple de l’espérance qu’il avait placée dans la conquête de son indépendance politique. En fait, le remplacement du Gouverneur français par un Président autochtone ne servit qu’à freiner l’évolution économique et sociale tant espérée…

Aussi, dans la période 1973-1981, est-il aisé de constater que le pouvoir politique était concentré entre les mains du Président de la République : il nommait et démettait ad nutum les membres du Bureau politique du parti unique instauré en août 1968, le R.P.T, Parti-Etat et dont les membres du Comité Central tenaient lieu de Parlement aux ordres du Président-Fondateur du RPT qui était investi de tous les pouvoirs d’Etat, sans aucun contre-pouvoir ni contrôle des finances publiques en dehors de ce que lui-même décidait d’organiser selon son bon vouloir. L’on assista alors à une grande politique d’investissements publics décidées par le Président de la République, notamment dans diverses industries légères confiées à des entreprises publiques dont les dirigeants étaient nommés et révoqués par décret présidentiel.

Ces entreprises publiques créèrent beaucoup trop d’emplois (dont une part improductive) qui étaient trop bien rémunérés par rapport aux rendements et souvent recrutés sur des bases clientélistes et non efficientes. Au départ, ce fut une ambiance d’euphorie économique, alimentée par la manne des phosphates et des autres produits d’exportation dont les recettes avaient été multipliées par 3 à 7 fois durant 7 années consécutives de 1973 à 1979, laissant croire à l’eldorado de la « Nouvelle Marche » … Jusqu’à ce qu’en 1981 le pays connut sa première crise de paiement de sa dette extérieure en endettant ses banques d’Etat, et que l’on vit débarquer le F.M.I en 1982, appelé au chevet du gouvernement pour éviter au Togo d’être déclaré en cessation des paiements de sa dette extérieure.

C’est alors que le FMI, constatant le montant excessif de l’endettement extérieur du Togo, imposa au gouvernement ses fameux « P.A.S », forme de politique d’austérité obligeant l’Etat à procéder à la fermeture/ privatisation de toutes ses entreprises d’Etat déficitaires ainsi qu’au licenciement de leur personnel pléthorique : cela dans le but d’éviter au Budget d’Etat de supporter leurs lourds déficits d’exploitation. Et le FMI découvrit que la structure financière des entreprises publiques déficitaires était gravement viciée par d’énormes surfacturations des équipements et fournitures ainsi que par des charges de personnel exorbitantes.

En outre, le FMI constata que le Budget ne pouvait pas rembourser la grande partie de la dette extérieure parce qu’elle était majoritairement composée des fameux « éléphants blancs », improductifs et abusivement surfacturés.

Il faut, en effet, savoir qu’à cause de cette gestion désastreuse et ruineuse de ses finances publiques, l’Etat togolais avait une dette extérieure déclarée de plus de 120% du P.I.B en 1980, et l’on découvrit progressivement, plus tard, d’autres dettes cachées envers certains organismes financiers privés qui avaient financé des investissements publics n’ayant jamais fonctionné, alors qu’ils avaient été négociés avec le « Guide de la nation » par d’obscurs « chevaliers d’industrie », comme par exemple l’usine textile de Kara, l’aciérie de Lomé ou encore la SOTEXMA dont le promoteur avait fait croire au « Timonier national » que cette entreprise de matériels agricoles allait projeter l’agriculture togolaise dans l’ère du productivisme digne d’un pays émergent.

En effet, il faut savoir que la partie cachée de la dette extérieure du Togo ne fut révélée que progressivement au F.M.I après 1983, au fur et à mesure que la Banque Mondiale et le FMI négociaient le rachat des dettes extérieures privées consenties à des taux d’intérêts excessifs (18%) avec de fortes pénalités de retard, et dont les conditions avaient été acceptées et signées par le Trésor Public sur simple ordre verbal du Président, sur les conseils de son « Conseiller Spécial » Maurice Assor, qui avait été expulsé du Zaïre en 1971 par le Maréchal Mobutu pour des raisons inavouées, avant d’être présenté au Général Eyadema par son ambassadeur à Paris, M. Barandao.

En toute apparence logique, compte tenu de ce que la structure coloniale de notre économie se poursuivit jusqu’aux accords de l’OMC signés en 1995/96, nos recettes douanières, dites alors « contributions indirectes », avaient toujours constitué la principale ressource du budget d’Etat, auxquelles venaient s’ajouter, durant le cycle exceptionnel de hausse de nos recettes d’exportation de 1973 à 1980, les contributions extraordinaires de l’OTP (Office Togolais des Phosphates) et de l’OPAT (Office des Produits Agricoles du Togo).

Et ce n’est qu’à la suite de l’instauration de la TVA de 18% après 1996, que les « contributions directes », provenant de la TVA et de l’impôt sur le revenu des sociétés et des ménages, purent progressivement devenir le premier poste des recettes budgétaires.

C’est alors que d’autres objectifs, notamment celui de redistribution des revenus entre diverses composantes sociales de la nation, purent animer la politique fiscale du gouvernement togolais, comme cela se pratique dans les pays démocratiquement avancés.

Mais il nous faudra encore du temps, celui nécessaire à la pratique de la démocratie républicaine, avant de réussir cette orientation de redistribution des revenus de la Nation envers  les populations démunies qui composent aujourd’hui près de 70% de la population globale, contre 62% il y a 10 ans. C’est là un constat négatif.

Cependant, il faut savoir que nos efforts de redressement économique et social du Togo pourraient porter 10 fois plus leurs fruits si le gouvernement arrivait bien à intégrer dans sa stratégie de développement économique et social à long terme (sur 10 ans) les contraintes suivantes qu’il faut entreprendre de surmonter ou de digérer dans les années à venir grâce à une diplomatie très active au niveau communautaire de l’UEMOA en relation avec la Guinée et le Ghana.

  • QUATRE OBSTACLES D’INDUSTRIALISATION QUE L’UEMOA DOIT SURMONTER

Depuis l’Indépendance, dans le souci de créer des emplois par substitution de la fabrication nationale aux importations de certains biens de consommation dont la technologie est à notre portée, l’ancienne politique budgétaire héritée de la colonisation fut modifiée en faveur des investissements industriels en les faisant bénéficier d’allègements fiscaux. Cela donna naissance à des usines textiles de fabrication de pagne en transformant la matière première locale du coton brut, ainsi qu’à des usines de fabrication de boissons gazeuses douces et de bière dont la principale matière première locale est de la bonne eau de Cacavèli, ou encore à des usines de fabrication de savon de toilette à partir de sa principale matière locale, l’huile de palme…etc. 

Malgré les avantages fiscaux accordées à toutes ces industries légères, la plupart d’entre elles ne survécurent pas, en raison, d’abord, du handicap de la zone FCFA qui a toujours conserver une monnaie très forte et donc surévaluée par rapport aux 2 zones monétaires voisines, CEDI et NAÏRA.

1-    Une Indépendance mal gérée

Le vent des Indépendances a brisé l’ancien grand espace économique colonial en une multitude de pays économiquement non efficients. De plus, les nouveaux dirigeants subsahariens ont instauré des régimes dictatoriaux, devenant jaloux de leur pouvoir personnel illimité, ce qui est incompatible avec l’esprit de confédération politique indispensable pour générer une industrialisation qui n’est possible que sur un vaste marché intérieur confédéral permettant de réaliser les économies d’échelle utiles pour affronter la concurrence extérieure.

Cette possibilité aurait pu se réaliser dans les premières années de l’Indépendance, période où les pays asiatiques n’avaient pas encore émergé, se situant alors au même niveau de revenu que nos pays subsahariens, 60$ par tête.

Cet échec des Indépendances africaines a eu pour conséquence à long terme de priver la population active de notre sous-région de millions d’emplois productifs et rémunérateurs, notamment dans le secteur de transformation industrielle de nos matières premières alors que celles-ci ont continué à être exportées à l’état brut sans réaliser sur place la valeur ajoutée par ces emplois potentiels, comme au temps colonial.

Cette grave faute de politique économique explique l’expatriation de nos jeunes en quête d’emploi à la hauteur de leurs diplômes, tandis que la plupart de ceux qui sont restés au pays, faute de relais à l’émigration, se sont contentés de métiers subalternes leur faisant négliger leurs acquis intellectuels. Pire encore, en trouvant à s’employer dans les échelons professionnels non qualifiés ou de faible qualification, ils ont privé d’emploi d’autres jeunes, non diplômés.

D’autre part, parmi les diplômés sans emploi officiel demeurés au Togo, beaucoup se sont orientés dans le secteur informel à caractère frauduleux, qui occupe 30% des actifs nationaux, pratiquant des activités illicites organisées, telles que la fraude douanière, le trafic de stupéfiants et autres...

Ainsi, l’échec du panafricanisme, tant souhaité par l’ensemble des peuples africains au lendemain des Indépendances, a servi à renouveler l’ancien « pacte colonial » sous la forme néocoloniale. Cela condamna nos peuples à demeurer d’éternels exportateurs de matières premières commercialisées à bas prix tout en faisant de nous d’éternels consommateurs de biens industriels importés des puissances industrielles qui nous subventionnent avec des aides liées, sans que nos peuples n’accèdent à la vraie démocratie républicaine leur permettant de maîtriser leur développement de façon harmonieuse et solidaire.

Pire encore, notre tentative d’industrialisation par le secteur public a-t-elle connu l’échec notoire qui nous a conduit aux P.A.S répétés ainsi qu’au calvaire économique et social ayant duré 30 ans (1981-2010). Aussi, forts de cette expérience très douloureuse pour notre pays, devrions-nous être vigilants désormais.

 

2-   La surévaluation du FCFA par rapport au Cedi et au Naïra

La dépréciation continuelle du CEDI et du NAÏRA par rapport au FCFA a toujours rendu moins chers les mêmes produits fabriqués au Ghana ou au Nigéria. C’est ce qui a le plus freiné les IDE en zone FCFA. D’autre part, tous les investissements publics dans le secteur industriel en zone FCFA ont été voués à l’échec pour non rentabilité intrinsèque, notamment en raison de cet écart de change monétaire favorisant les produits industriels en provenance du Nigéria et du Ghana qui ont toujours profité de la porosité de nos frontières. Déjà, avant la création du CEDI en 1972 et du Naïra en 1980( ?), les anciennes livres ghanéennes et nigérianes étaient continuellement dépréciées par rapport à leur taux de change officiel fixé, alors, par la Banque d’Angleterre : cela encourageait d’ailleurs certains opérateurs économiques du Togo et du Dahomey à profiter de cet écart de change du marché noir pour spéculer et réaliser de fructueuses plus-values sur les transferts officiels de ces livres qu’ils achetaient à bas prix sur le marché de Lomé ou de Cotonou.

En 1972, le Ghana et le Nigéria en 1980 ( ?), dans un élan africaniste, créèrent respectivement le CEDI et le NAÏRA, définis en US$, selon les règles du Gold Exchange Standard en vigueur depuis 1945. Le CEDI valait alors 375FCFA, et le Naïra = 2$ (environ 500 FCFA de l’époque ou 1.000 FCFA après la dévaluation de 50% du FCFA en1994). Cela ne servit à rien puisqu’aussitôt ces 2 monnaies reprirent leur dépréciation vertigineuse et rampante par rapport au FCFA pour atteindre 1FCFA = 20 CEDIS en 2005 et 1NAÏRA = 6 FCFA en 2005.

Ainsi, la stabilité de change du FCFA a toujours contrasté avec la dépréciation rampante du CEDI de 375x20=7500 fois entre 1972 et 2005, soit 75.000% en 33 ans !! De ce fait, les coûts des principaux facteurs de production industrielle, notamment les bas salaires et le prix du KWH (qui constituent ensemble environ 50% du coût de production dans les industries légères), ont toujours été de 5 à 8 fois moins cher au Ghana qu’au Togo ou dans tout autre pays membre de l’UEMOA. Il en est de même pour la comparaison de nos coûts de production industrielle avec notre grand voisin nigérian. Et c’est bien cet état des coûts comparatifs qui explique le manque de compétitivité patent de toute usine en pays UEMOA par rapport à la même usine au Ghana ou au Nigéria. C’est ce qui explique pourquoi les produits industriels ghanéens et nigérians inondent nos « petits marchés » du secteur informel, et ce, d’autant plus que nous faisons tous partie de la CEDEAO qui est une union douanière pour la libre circulation des produits locaux de la région.

Ce simple comparatif historique des coûts à partir de la dissymétrie monétaire entre les monnaies CEDI, NAÏRA et FCFA illustre la faiblesse structurelle d’industrialisation de la zone FCFA.

 

3-   La surfacturation des investissements industriels et leur obsolescence-née

Dans nos Etats, classés pays à risques dans l’échelle des risques économiques au niveau international, du fait de leur mauvaise gouvernance, il se trouve que divers intermédiaires interviennent dans la réalisation des gros projets industriels dont les coûts s’en retrouvent gonflés à tel point que leur amortissement financier annuel devient vite problématique. Pire encore, leurs équipements sont souvent des machines à technologie déclassée donc non compétitive, du fait de l’absence de réel contrôle de qualité par une autorité indépendante.

Tout cela contribue à renchérir nos coûts de production et donc à rendre nos industries non compétitives face à la concurrence extérieure, même avec la protection douanière existante et insuffisante : cela les condamne à la faillite.

Ce phénomène a surtout été illustré dans les années 1975/1981 où l’Etat détenait encore le monopole de commercialisation et d’exportation de nos matières premières, et où il avait mobilisé nos richesses extraordinaires provenant du boom de nos recettes d’exportation pour créer des industries publiques sans passer par des appels d’offres, rendant ces investissements publics lourdement déficitaires...

Ces déficits d’exploitation étant pris en charge par le Budget de l’Etat, les plans d’assainissement financier imposés par P.A.S dans les années 1980 obligèrent à fermer ces entreprises industrielles publiques en licenciant leurs dizaines de milliers d’emplois, pour les privatiser en les cédant à moins de 10% de leur coût d’investissement.

 

4-    Les règles de l’OMC et le manque de protection communautaire en UEMOA

L’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), à laquelle les pays UEMOA ont adhéré en 1995/96, prohibe toute politique protectionniste. Elle nous a seulement autorisés, pour une période transitoire, à établir des droits de douanes de taux compris entre 5% et 20% sur les biens et services importés en vue de financer le Budget de l’Etat, ainsi qu’une surtaxe temporaire de 15% sur les importations concurrençant nos industries existantes qui en prouveraient le bien fondé.

Cependant, compte tenu des économies d’échelle et de la sous-évaluation des monnaies des pays exportateurs concurrençant nos productions (Ghana, Nigéria et les pays asiatiques dont toutes les monnaies avaient été dévaluées de 90% en 1997), la faible protection douanière dont nous disposons ne suffit pas à combler le manque de compétitivité de nos industries qui ne réalisent pas d’économies d’échelle. Seules quelques rares productions industrielles légères bénéficient de la proximité de nos consommateurs, mais cela ne donne que peu d’emplois en rapport avec les effectifs de notre jeunesse diplômée.

C’est pourquoi il faudrait déjà orienter différemment les filières de professionnalisation de nos jeunes qui devraient réussir à créer leur propre emploi en fonction des potentialités inexploitées de notre pays, notamment dans les 2 secteurs de l’entrepreneuriat agricole moderne et d’un tourisme culturel de qualité, autre que celui des « 3S » qui trouve ses préférences sur d’autres continents.

Pire encore, le handicap majeur de porosité de nos frontières de la zone UEMOA permet aux produits concurrents fabriqués au Ghana ou au Nigéria de mettre en faillite nos industries produisant les mêmes produits en territoire UEMOA. C’est une raison suffisante pour négocier positivement l’élargissement de la zone UEMOA au Ghana et à la Guinée dans un premier temps, de façon à adopter une monnaie commune qui pourrait porter un autre nom que le FCFA qui évoque trop les Colonies Françaises d’Afrique, tout en veillant à respecter l’indépendance et la bonne gouvernance de la nouvelle banque centrale de la nouvelle communauté économique.

Enfin, il faut rappeler que les puissances industrielles occidentales avaient toutes bénéficié d’un protectionnisme éducateur de leurs industries au cours de leur phase d’industrialisation aux XIX° et XX° siècles. Il en fut de même pour les fameux « Dragons » asiatiques (Formose, Corée du Sud, Thaïlande, Malaisie, Hong Kong)  et pour les nouveaux grands pays émergents d’aujourd’hui (Chine, Inde et Brésil) qui ont tous protégé leurs industries durant plus d’un demi-siècle à partir des années 1950, avant d’adhérer à l’OMC après 1995. 

Aussi, l’UEMOA devrait-elle s’organiser pour obtenir de l’OMC une période de 30 ans (comme cela est fort possible si nous savons bien négocier…) nous permettant de pratiquer un « protectionnisme éducateur », période au cours de laquelle nous constituerions avec le Ghana et la Guinée (puis avec le Nigéria) un grand marché unique, avec une monnaie unique et gérée de façon indépendante du pouvoir politique, au service de la stabilité des prix et de la croissance harmonisée de l’économie et de l’emploi.

Tout rêve politique au service du Peuple peut devenir réalité, s’il est bien géré.

Nadim Michel KALIFE,
Expert économiste indépendant

Lomé, 20.01.2012

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